En juin 2014, avec la prise de Mossoul, l’Etat Islamique fait son irruption sur la scène internationale, et avec lui toute l’incompréhension et la peur qu’il suscite. Alors qu’on lui prédit rapidement une défaite idéologique et militaire, la lutte contre le groupe le plus sophistiqué et radical de la sphère djihadiste apparaît aujourd’hui plus longue et plus difficile qu’elle ne l’a jamais été.

Au préalable, il faut savoir qu’en 2014, l’E.I. n’est aucunement un « nouveau venu » dans le paysage politique irakien. La prise de Mossoul le 10 juin vient sanctionner un Etat déjà fragilisé par sa déliquescence sécuritaire et institutionnelle, sous les coups des mouvements populaires qui, au printemps 2011, déchirent aussi la Syrie.

Nouri al-Maliki, qui s’est hissé au sommet de l’Etat irakien en 2006 par la promesse d’une réconciliation nationale et de réformes, affiche en 2010 un bilan catastrophique qui n’a fait qu’approfondir le fossé opposant la population sunnite au gouvernement. L’exécutif opère même un virage autoritaire manifeste. Toute forme d’opposition est méthodiquement laminée, toute manifestation sévèrement réprimée, le point de rupture étant atteint en 2011 lorsque Nouri al-Maliki émet un mandat d’arrêt contre l’ancien vice-président sunnite Tarek al-Hachémi, mandat d’arrêt coïncidant avec le retrait des troupes américaines du pays. C’est le grand retour de l’autoritarisme en Irak, illustré par des défilés militaires en grande pompe comme du temps de Saddam Hussein.

Entre 2011 et 2013, les Arabes sunnites vivent, en Irak, dans leurs quartiers et provinces, en véritable état de siège. En mars 2013, après l’arrestation de ses gardes du corps, le ministre des Finances sunnite Rafi al-Issawi annonce sa démission, suivie immédiatement de celle de plusieurs autres ministres sunnites. La contestation commence à gagner certaines villes de même confession telles que Ramadi, Fallouja, Tikrit, Samarra et Mossoul, sans que Bagdad ne cherche à rétablir le dialogue. En avril 2013, Al-Maliki prend la décision d’écraser un camp de manifestants à Hawija en provoquant la mort de dizaine de civils désarmés. C’est l’étincelle qu’attendait l’autoproclamé califat islamique qui, sur fond de solidarité confessionnelle entre les sunnites, de l’Irak à la Syrie, se décide à passer à l’action.

En effet, c’est au cœur des stigmatisations subies par la population sunnite d’Irak que s’est formé l’E.I, tourné vers la réalisation d’une « vengeance » tous azimuts contre « l’humiliation ».  Pour le « califat », il s’agit avant tout de « mettre à bas le diktat mécréant et chiite » par l’unification arabe. Le groupe nie les frontières contemporaines du Moyen-Orient, établies par les accords de Sykes-Picot de 1916. Il faut, en priorité, effacer la géographie née du démembrement de l’Empire ottoman, qui est la cause, selon l’E.I., du déclin musulman. Les Etats créés par les « colons » doivent laisser place à un panislamisme qui rassemblera tous les sunnites sous une même bannière, celle du califat. Al-Baghdadi, calife autoproclamé de Daesh, exhorte au rejet de tout ce qui pourrait brider l’extension de son projet, en l’occurrence, la démocratie, la laïcité et le nationalisme, qualifiés d’ « ordures de l’Occident ». C’est à travers cette rhétorique revancharde qu’il s’imposera dans le champ de l’insurrection armée irakienne.

Des villes comme Fallouja ou Mossoul ont, de fait, offert un environnement propice pour le développement de cette propagande ; les imams et tribus, qui s’étaient soulevés une première fois contre l’Etat Islamique d’Irak entre 2007 et 2008 et qui avaient vu leurs revendications « trahies » par l’armée américaine et le pouvoir central, ont préféré revenir à la lutte armée, même au prix d’un rapprochement avec leurs pires adversaires.

Le dessein du groupe djihadiste est clair : conquérir Bagdad –  capitale du Califat sunnite abbasside (750-1258), symbole de l’Age d’or de l’Islam pour tous ses partisans. Au nom de la défense de l’unicité de Dieu, l’alcool, le tabac et les loisirs sont proscrits sous peine de sévères sanctions. L’héritage préislamique au cœur du patrimoine culturel millénaire irakien est détruit. Les minorités ethniques telles que les Yézidis, les Turkmènes et les Chabaks sont persécutées et contraintes à la conversion ou réduites au rang de dhimmis (statut inférieur réservé aux non musulmans). Ils sont ponctionnés d’un impôt, la jizya, qui, malgré son statut protecteur, n’empêche pas les violences et les assassinats. L’assujettissement des populations est absolu. Privées de leurs droits, les femmes sont marchandées voire mises en esclavage, et les enfants, afin de terroriser et soumettre davantage la population, sont enlevés, torturés et exécutés.

Al-Qaida, qui s’était donnée pour tâche première de frapper les Etats-Unis, Israël et leurs « collaborateurs », se désolidarise en avril 2013 de ce mouvement radical qui change les orientations du combat en le « confessionnalisant », c’est-à-dire en le réorientant au cœur même de l’Islam. C’est le commencement de luttes fratricides entre les deux groupes djihadistes sunnites, au terme desquelles les provinces syriennes de Raqqa, Deir-Ez-Zor, Hassaka et Homs passeront sous le joug du califat. Le 9 avril 2013, au dixième anniversaire de la chute de Bagdad, l’irakien Abu Bakr al-Baghdadi annonce l’intégration du Front Al-Nostra, branche djihadiste syrienne liée à Al-Qaida, au sein du mouvement Daesh.

En 2014, l’E.I. tente de s’attirer la sympathie et l’appui des populations irakiennes et nord syriennes en abolissant les mesures impopulaires des gouvernements, promettant d’allier la lutte à une véritable action sociale. Cependant ? beaucoup de ceux qui avaient crûs dans le projet politique du califat furent choqués par son action plus meurtrière qu’auparavant (2006), plantée à coups d’exécutions, de drapeaux noirs, de pillages et d’extorsions. L’E.I. joue alors de son second grand atout pour attirer et recruter les populations : l’argent.

En effet, le groupe djihadiste le plus riche du monde possède d’immense ressources à son actif, pour l’essentiel liées au contrôle des puits de pétrole dans les régions sous son joug, de réseaux de contrebande anciens, d’une activité agricole indépendante et de trafics et de racket divers (marchandage d’êtres humains, enlèvements de journalistes et humanitaires, butins de guerre, esclavage sexuel…). Mais sa première ressource reste l’exploitation des hydrocarbures sous son contrôle, de l’Irak au nord de la Syrie, territoire à la fois extrêmement vaste et riche, qui lui confère autonomie et indépendance vis-à-vis de toute autorité externe, avec ses institutions et son économie. L’or noir est généralement exploité et distillé par des entrepreneurs complices des djihadistes, puis transporté et revendu au marché noir à des prix bien inférieurs à ceux fixés sur les marchés financiers légaux, du moins jusqu’à la chute brutale des cours en 2015. Ainsi Daesh est reconnu comme étant la formation djihadiste qui rémunère le mieux ses membres, facteur central dans sa stratégie de mobilisation et de recrutement, notamment dans ses nombreux relais régionaux au Liban, en Turquie, en Jordanie, en Egypte, en Palestine ou dans la région du Golfe.

Ainsi, depuis le début de cette crise, le monde sunnite se trouve dans la tourmente. Loin de reconnaître unanimement l’autorité de l’E.I., il se trouve pourtant partagé entre l’euphorie de la « revanche » contre la domination chiite et l’hégémonie iranienne au Moyen-Orient, et l’effroi face aux effets délétères de la contagion djihadiste. De plus, certains milieux, qui longtemps ont promu la cause sunnite par un appui militaire, logistique, humain et financier aux formations armées les plus dures sur le terrain, se voient aujourd’hui accusées par l’E.I. de « corruption politique et morale, de collaboration avec l’Occident et d’apostasie ». Ils cherchent depuis de nouveaux soutiens dans la collaboration avec la coalition internationale, notamment avec les Etats-Unis qui ont vu leur président afficher la volonté de prendre une part plus active dans le conflit. L’implication plus active des américains dans le conflit, au moment où l’E.I. semble le plus fragilisé, pourrait marquer la fin du califat tel qu’on le connaît aujourd’hui. Et on peut alors espérer que cette intervention décisive ne soit pas motivée uniquement par la reccomposition, avec Moscou, d’une nouvelle carte du Moyen-Orient, à leur avantage.

Bunny McEnroe

 

sources :

  • « Du phénomène arabe sunnite irakien : recomposition sociales, paradoxes identitaires et bouleversements politiques sous occupation (2003-2008) », Myriam Benraad, Herodote n°130, p 59-75
  • « Offensive djihadiste en Irak, la fin de l’ordre poscolonial », Myriam Benraad, Libération, 26 juin 2014
  • « Les conflits dans le monde, approche géopolitique », Armand Colin
  • « Irak colosse à tête d’argile », Peter Harling, Le monde diplomatique, n°749, aôut 2016,      p 4-5

 

 

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