L’adaptation de Musée haut, musée bas par la compagnie Rhinocéros ne nous fait rire qu’une seule fois, mais l’éclat dure trois heures.

Tout commence du haut du balcon de la Comédie de Toulouse. La salle est comble. Mes amies n’ont pas trouvé de place et je crois qu’elles m’en veulent d’avoir choisi un emplacement si éloigné de la scène. J’essaie de les rappeler près de moi mais l’homme en blanc est déjà apparu. Il est grand, très élégamment vêtu d’une chemise et d’une cravate dont il semble très fier. C’est de l’art dit-il. Il le sait et aime visiblement le faire savoir. Ou bien n’était-ce pas lui ? Peut-être que je me trompe et qu’il était plus petit et beaucoup plus barbu ?

“Dans cette histoire, il n’y a rien d’autre qu’une volonté”

Je n’ai pas vu lorsque nous sommes entrés dans le musée. C’est le discours d’un guide sur la perspective, au détour d’une allée, qui m’a poussé à m’en apercevoir. Il ne nous faisait aucune leçon sur la portée des aquarelles estampées. Il ne noyait pas notre esprit dans sa science infinie des chalcographies syncrétiques. Non. Dans cette histoire de musée, dirait Jean-Michel Ribes, il n’y a rien d’autre qu’une volonté. Celle de faire découvrir le lieu où se rencontrent les muses ; où se mêlent l’art et la vie, les mortels et les immortels dans un émouvant ballet absurde.

Avec beaucoup de retenue, près d’une cinquantaine de comédien.ne.s nous ont servi une prestation unique. Le temps d’un soir, une troupe de virevoltants périssodactyles s’est offerte à nous comme on offre le vin d’un fruit qui a longtemps mûri. En deux heures et demie, le public a traversé le spectacle à la manière d’une exposition, sautant de la peinture hollandaise aux Dadaïstes, des Antiquités grecques aux Impressionnistes. Dans cette pièce les acteurs ne jouaient pas, la plupart vivaient. Ils donnaient au sixième art toute la vérité de son appellation. Chaque scène s’enchaînait avec fluidité, sous une salve d’applaudissements et dans des styles aussi différents que le sont les salles dune galerie.

“Le théâtre est un musée dont la mise en abyme nous conduit dans les coulisses d’une petite fourmilière”

D’un moment à l’autre, les larmes de joie se transformaient en émotions ambivalentes. Tour à tour tristement comiques et puis joyeusement tragiques, plus de cent âmes de papier ont consacré la satire d’un art moderne devenu microcosmique. Si tout est désormais création, force est de constater que rien ne l’est plus que le lieu où elle s’expose. Le musée est un théâtre et le théâtre est un musée dont la mise en abyme nous conduit dans les coulisses d’une petite fourmilière. Il y a une reine qui prend vie sous les traits d’un conservateur qui l’est d’autant plus lorsqu’il s’agit d’écologie (Gabriel Gaume-Rivolet). Il y a également des ouvrières qui se lancent à corps perdu dans leurs tâches quotidiennes (les gardien.ne.s). Et il y a enfin des pucerons ; ces milliers de touristes étrangers venus sillonner les étages à la recherche des Kandinski, et qui osent pousser le vice jusqu’à ne pas être « bien de chez nous ». Pauvre Paúl Gaugún, s’il savait ça !

Dans cette adaptation de la compagnie Rhinocéros, le musée est un théâtre et le théâtre est un musée dont les travers dessinent une mise en abîme qui finira exposée, elle aussi – mais cette fois avec un î – puisque tout est art.

“En plus, il y a même la Vénus de Milo”

L’interprétation était juste. Anton Weiller (le terroriste) parvient à faire oublier la perspective routinière de l’abstraction mainstream dans un attentat des plus curieusement phalliques. Malika Bêche-Capelli fait de la jeune Carole la plus radieuse incarnation de la Sainte-Vierge du Pérou. Corentin Trécult (le vieillard) parvient à rendre son ciré jaune plus que très culte (excusez) lorsqu’il partage la scène avec Constance Vasserot (la vieille femme). Il est vrai, en effet, que leur famille a eu une bonne idée en les amenant au musée pour fêter leurs soixante ans de mariage ; en plus il paraît même qu’il y a la Vénus de Milo.

Les tableaux scénographiques se sont matérialisés sous nos yeux, en témoignent le supplice presque christique de Louise Besançon (la porteuse de Croix) ; la détermination de Bastien Rafel (le Père) qui ne nous l’aura pas montré malgré ses arguments ; ou l’interprétation sans fausse note de Camille Khouhli, dans le rôle de l’épouse outrée1.

“J’ai compris que c’était de l’art”

En cent-quatre-vingts minutes nous sommes finalement arrivés jusqu’à la sortie, près de l’extincteur. La visite était riche. Elle s’est ponctuée de la fierté de nos pompoms et de la contemplation du travail merveilleusement bien ciselé d’Enzo Petry et D’ici Danse Iep’n.

À minuit l’homme en blanc était parti ; mais j’avais désormais compris que c’était de l’art. Je suis rentré chez moi en me souvenant des larmes de Marion Lelong et dun bouquet de fleurs roses tendues vers le ciel

  • Gabriel PÉLISSON
    Crédit photo : Point of View

1 Et bien sûr toutes celles et ceux que je ne puis pas me permettre de citer ici, par manque de place, mais dont le travail minutieux a permis de faire de cette pièce un véritable succès.

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