Mme la Ministre Christiane Taubira à Sciences Po Toulouse, c’est un événement qu’il faut préparer à l’avance. Ce n’est pas Cactus qui nous contredira. L’association a lancé des démarches depuis l’année dernière pour pouvoir faire venir une femme politique de cette importance dans l’amphithéâtre Boyer gracieusement prêté par la directrice de l’UT-1 pour l’occasion. Ce n’est pas non plus les 250 chanceux qui ont réussi à réserver leur place deux semaines avant l’événement qui le réfuteront. Les places ont été mises en ligne à 20h00. Au bout de deux minutes, il n’y en avait déjà plus. Certes, l’institution se situe plutôt à Gauche de l’échiquier politique, mais au-delà des opinons politiques, Christiane Taubira, membre fondatrice du parti Walwari (proche du RPG) est une personnalité qui a marqué son temps par la constance de ses engagements, par son amour des mots et par la force de son caractère comme de ses discours.

Une adresse à la jeunesse

C’est donc un amphithéâtre complet qui a suivi avec une grande attention la conférence tandis qu’une centaine d’étudiants, à quelques mètres de là ou en ligne, suivait la diffusion en direct. Un

Entrée de Madame Christiane Taubira – POV credits

franc succès, donc, pour Cactus, et le moins que l’on puisse dire, c’est que Mme Taubira a assuré le show. Cette conférence était donc à son image. Le sujet, « Chaque génération est-elle légitime à interroger l’organisation du monde ?», est la preuve de son engagement et de son intérêt vis-à-vis de la jeunesse puisqu’elle investit « un espoir colossal, considérable, inestimable en [nous], en [notre] génération. Elle ajoute avec un sourire en coin qu’elle se « ressource à [nous] rencontrer.

Une promenade dans le temps, l’espace et l’esprit

Après des discours de remerciements qui reviennent sur son parcours politique, les différentes lois qu’elle a fait promulguer, sur sa fameuse phrase « parfois résister c’est rester, parfois résister c’est partir » qui montre encore une fois sa détermination, Christiane Taubira a commencé sa conférence face à un auditoire conquis. Loin de vouloir faire une leçon inaugurale ou un cours magistral, elle a abordé un voyage dans le temps et dans l’espace à travers un corpus de textes juridiques et de personnes qui se sont battues pour l’égalité des droits entre tous les être humains. C’est alors un florilège de figures et de textes qu’elle partage, déstabilisant quelque peu son auditoire, qui ne s’attendait peut-être pas à une telle approche. De Publiblius

Dans l’amphi où la conférence est radiodiffusée – POV credits

Syrus et son « Là où il n’y a pas de lois, il y a la conscience » à Garnison (abolitionniste américain), en passant par Victor Hugo ou Harriet Tubnam (organisatrice des Railway undergrounds qui ont permis à certains esclaves du Sud des Etats-Unis de rejoindre le Nord du continent voire le Canada), Mme Taubira cite des personnages qui inspirent par leur combat, par leur volonté de renverser l’ordre du monde. Figures inspirantes ou textes fondateurs, leur annonce a pourtant laissé place à une certaine perplexité au sein de l’audience. Qui peut se targuer de connaître un texte comme le Manden Kalikan ou le code d’Ur-Nammu ? La surprise et la confusion qu’ont pu procurer de tels exemples peuvent d’ailleurs contribuer à s’interroger sur la mesure dans laquelle l’apprentissage que l’on reçoit est presque exclusivement concentré sur la culture occidentale.

“It’s up to you!”

Mme Taubira à travers la formation des textes de lois, à travers les combats de ces personnes qui ont sacrifié leur existence pour la liberté de demain, retrace d’une certaine façon une histoire de l’éthique. L’ancienne

Un auditoire attentif dans l’amphi Boyer – POV credits

ministre de la Justice offre à son auditoire quelques clés pour retracer l’histoire de la construction des droits humains et de cette éthique qui a dû guider toute sa carrière politique. Elle dresse à travers ces textes juridiques et ces portraits une ligne directrice ; ce sont des « documents et phrases diverses et en même temps, paradoxalement, s’ils tracent une permanence, c’est qu’il y a une éthique pour vivre en société ». Cette éthique qui selon elle guide chacune et chacun et qui permet d’interroger l’organisation du monde et de le remettre en question, de le changer ; « Chaque génération doit remplir sa mission ou la trahir ». En substance, inspirez-vous de vos aînés pour construire le monde dans lequel vous voulez vivre. C’est donc sur ce formidable appel à la réflexion et à l’action de la jeunesse que cette première partie de la conférence s’est achevée. « It’s up to you ! »

Face à face avec la femme politique

Ces auteurs et ces textes ont été suivis par une série de questions qui a permis de revenir sur l’actualité politique ; la Guyane, l’écologie, le harcèlement sexuel, l’état d’urgence… Ce fut un moment pour elle d’exprimer son avis sur les différents sujets, n’hésitant pas à aller à l’encontre de la manière dont Emmanuel Macron a pu s’exprimer, notamment en utilisant l’expression de « Père Noël » qui selon elle « n’est pas une manière de parler à des gens ». Restant sur la réserve, ne s’engageant pas trop, elle n’a pour autant pas oublié de revendiquer son action alors qu’elle était garde des Sceaux ; ses victoires comme ses défaites. On reconnaît alors la politicienne, habile et habituée au jeu et au fonctionnement des institutions. Elle a enfin expliqué, explicité et justifié l’élaboration de la loi de surveillance de 2015 ainsi que de ses 4 niveaux de contrôle qu’elle a menée jusqu’à la fin et qui a clôturé sa carrière au ministère. La conférence se termine sur ces mots: « je suis plutôt contente, franchement, d’être partie sur le coup sur lequel je suis partie». Un tonnerre d’applaudissements les a ponctués. Oui, vraiment, Mme Taubira a assuré son show.

De gauche à droite: Théo Montal, président de l’association Cactus, Mme la ministre Christiane Taubira, Olivier Brossard, directeur de Sciences Po Toulouse – POV credits

Malgré une conférence de presse qui nous avait été promise, le planning de l’événement ne nous a permis de ne poser qu’une seule question. En espérant que la réponse de Christiane Taubira vous inspirera dans vos projets futurs :

Qu’est-ce que vous diriez à des étudiants qui vont peut-être devenir les députés, les ministres ou les présidents de demain ? Quel conseil vous donneriez pour qu’ils évitent de reproduire les erreurs passées ou qu’ils puissent parvenir à dépasser un peu les carcans qui empêchent le progrès ?

« Alors, j’ai toujours des réticences à donner des conseils. Je veux bien partager des expériences, des pensées, des principes, mes propres exigences mais je ne me permets pas de donner des conseils…. C’est-à-dire que moi, ce que je leur dirais, c’est que quel que soit le lieu où on agit, quelle que soit la responsabilité qu’on assume, lorsqu’on s’est engagé en politique, on ne doit jamais perdre de vue les gens. On est là pour les gens, on a fait le choix de se dévouer aux autres. La politique n’a pas d’autre sens. Tout ce qu’on fait d’autre en politique est une erreur. De bonne foi ou de mauvaise foi c’est une erreur. La politique n’a pas d’autre sens que de chercher à comprendre comment on peut améliorer la vie des gens, comment on peut faire reculer les injustices, comment on peut dissoudre les inégalités, comment on peut aider les gens à trouver leur propre chemin, à devenir eux-mêmes, à découvrir leur propre talent ou comment on élimine les obstacles idiots, injustes, qui empêchent les gens de s’épanouir. La politique, ça suppose de veiller à ce que les filles et les garçons aient leur chance, chacune chacun, pas l’une contre l’autre ou l’autre plus que l’autre mais chacune chacun. Voilà, pour moi, c’est ça la politique. Parlementaire, ministre, maire, élu.e local.e, c’est ça : ne jamais perdre de vue que la politique, c’est agir pour les autres. Ne jamais perdre de vue l’intérêt général. Et si on en a assez, si on n’aime plus, si on n’aime pas, on va faire d’autres choses. »

 

Célia Pedrosa & Aurélie Loek

 

La conférence est disponible en replay: https://youtu.be/EGQtMPe4pF4?t=84

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