EUROPEAN HORIZONS TOULOUSE

Crise migratoire en Europe : entre tensions et coordination

 

La crise migratoire que connait l’Europe depuis quelques années a engendré une crise politique inédite. Malgré des flux en baisse depuis 2015 et 2016, l’Union Européenne peine à faire consensus face à un front anti-migrants de plus en plus virulent qui monopolise l’attention et agite la menace culturelle, sécuritaire que pourraient représenter de telles arrivées sur le continent.

Le manque de solidarité au sein de l’Union et l’échec des négociations étatiques font de cet enjeu migratoire une des principales lignes de fracture des élections européennes de mai 2019.

Dans le cadre de la conférence organisée à Toulouse par European Horizons le mardi 25 septembre 2018, nous vous proposons de revenir un peu plus en détail sur les enjeux de la crise. 

 

30816 morts

C’est le triste bilan de la forteresse Europe en Méditerranée au cours de ces 15 années selon le Projet Migrant Files. Et si l’année 2018 n’est pas encore terminée, le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), fait déjà état de 1719 morts1.

Sera-t-il nécessaire d’opposer à ces chiffres l’émotion qu’avait suscitée la photo d’Aylan Kurdi, enfant kurde de 3 ans noyé et gisant sur le sable, ou encore le récit de Yohannes2, 17 ans, pour exposer l’horreur du marasme migratoire? Lorsqu’il débarque en Sicile, en juillet 2018, avec les 450 Érythréens secourus comme lui sur d’une barque en bois en pleine Méditerranée, il pèse à peine 39 kg, soit 20 kg de moins que le poids moyen pour sa taille.

L’Europe a déjà connu des périodes de fortes migrations : en 1992, 672 000 individus venant principalement d’ex-Yougoslavie, alors à en guerre, y demandaient asile3.

Le continent a aussi connu des drames liés à ces migrations : 366 migrants ont perdu la vie durant leur périple vers l’île de Lampedusa en octobre 20134.

Le nombre de demandeurs d’asile en Europe a toujours été élevé, mais 2015 marque un tournant dans les relations internationales européennes. C’est deux fois plus de réfugiés (1,2 millions) qui se sont risqués à la traversée de la Méditerranée vers l’Italie et la Grèce principalement, alors que l’on en recensait 280 000 en 2014.

Selon l’INSEE, un immigré est une “personne née étrangère, à l’étranger et résidant en France“. La convention de Genève (1951) définit les réfugiés comme “toute personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, ou du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays.5“. Tout réfugié est protégé par le droit international humanitaire. La nécessité de respecter et secourir les blessés, les malades et les naufragés, est inscrite aux conventions de Genève (1949 et 1977). Les événements récents, le traitement par les Etats européens des demandeurs d’asile, prouvent néanmoins l’omission de ces droits et principes internationaux.6

Si 2015 célébrait les espoirs Merkelien “Wir Schaffen das” (“nous y arriverons“) et ceux de Bruxelles (“l’afflux de réfugiés, s’il est géré correctement, aura un effet favorable sur la croissance dans le court et le moyen terme7), 2018 voit la question des flux migratoires en Europe prise entre les logiques eurosceptiques et sécuritaires.

Pour Catherine Withol de Wender8, l’Europe “demeure bien la seule grande région d’immigration du monde à ne pas considérer que l’immigration est partie prenante de sa population future et à la traiter comme une réponse temporaire à des pénuries de main d’oeuvre”. Saisir la crise de l’Union Européenne révélée par la crise migratoire, demande de l’inscrire au cœur du paradoxe libéral des migrations.

La mobilité est valorisée comme un élément essentiel du développement humain9, une partie prenante de la modernité, de la mondialisation, et donc de la globalisation des marchés du travail, les logiques étatiques travaillent le versant contraire en renforçant en effet leurs frontières et le contrôle de leur population.

La mobilité des deux tiers de la population mondiale étant subordonnée à un régime de visa, la clandestinité devient alors, en tant de crise ou de risque, leur unique chance d’entrer dans un pays tiers. Les négociations pour une co-gestion européenne des flux migratoires se trouvent dans une impasse. L’échec du sommet des 28 chefs d’Etats européens à Salzbourg les 19 et 20 septembre en atteste. Aussi convient-il de rappeler les mécanismes, les ressorts et les visages de cette crise autant humanitaire que politique.

 

2015-2018, les démocraties européennes à l’épreuve des migrations

Depuis, difficile de manquer l’actualité liée aux tragédies relatives à la mauvaise gestion des arrivées. Si le nombre de demandeurs d’asile a baissé en 2017 (650 000), les portes de l’Europe n’en restent pas moins inaccessibles pour des milliers d’entre eux : en avril 2015, le naufrage d’un chalutier au large de la Libye faisait 800 morts pour seulement 28 survivants11, tandis qu’en Autriche 71 corps furent retrouvés dans un camion frigorifique12. Il serait possible de faire un long étalage des drames liés à la traversée pour souligner la crise humanitaire qui se joue aux portes de l’Europe, mais les chiffres sont sans équivoques : depuis 2015 seulement, 15 544 personnes sont décédées des suites de la traversée de la Méditerranée selon l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

Nombre d’autant plus terrible qu’un article du Monde de 2014 faisait état de 20 000 morts noyés dans les 20 années précédentes13. Le rythme de décès liés aux exodes s’est donc incroyablement intensifié depuis 4 ans14, alors que le nombre général de demandeurs d’asiles est en baisse15. Cette baisse n’est d’ailleurs pas « naturelle » et s’explique surtout par des accords tels que celui entre l’UE et la Turquie en 2016 (centré sur un mécanisme de reconduite), l’augmentation de patrouilles en Libye – qui interceptent et renvoient les migrants dans des pays tiers – ou encore un durcissement des frontières, que ce soit en Israël, en Hongrie ou plus récemment en Italie.

Aussi, les migrants sont confrontés à des abus divers et variés, aussi bien à propos des conditions de détention parfois infâmes que des activités mafieuses des passeurs. Car la route qui mène à l’Europe ne s’arrête pas forcément aux portes de la Grèce. C’est pour de nombreux migrants un point de passage, pour qui s’en suit un long périple, souvent emprunté par la route des Balkans16, en direction des pays qui enregistrent plus de demandes d’asiles tels que l’Allemagne, l’Italie ou la France.

Des horizons différents

Plurielles, les migrations sont principalement liées à des facteurs de troubles dans les pays d’origines tels que des persécutions ou la guerre.

Les statistiques sur les origines des demandeurs d’asile reflètent à peu près l’état actuel des relations internationales : en 2017, alors que le nombre de demandeurs d’asiles a baissé à 650 000, les principaux pays d’émigration étaient la Syrie (102 400), l’Irak (47 5000) et l’Afghanistan (43 600). Ces 650 000 demandes se sont dirigées en majorité vers l’Allemagne (51%), l’Italie (20%) et la France (14%).

Les routes de l’immigration qui mènent à l’Europe sont nombreuses et se jouent principalement par voie maritime, et terrestre dans une certaine mesure. L’exode africain, principalement Erythréen traverse la Méditerranée occidentale et centrale en direction de Malte ou l’île de Lampedusa, ou se rend en Espagne par la région de Gibraltar (environ 36 000 depuis janvier 2018). Côtés Moyen-Orient, c’est via la Turquie que les migrants se rendent -ou se rendaient- (fermeture de frontières et accords avec la Turquie ont réduit le nombre) par la route méditerranéenne orientale en Grèce ou en Hongrie.

Si la voie maritime a longtemps été la plus prisée, la débâcle actuelle des politiques publiques européennes, le durcissement du contrôle en Libye et l’impossibilité pour de nombreux navires à portées humanitaires (Aquarius, Lifeline) d’accoster ont entraîné une hausse des passages par voie terrestre.

On constate ainsi, selon un rapport de l’HCR, une augmentation de 130% d’arrivées en Espagne pour le premier semestre 2018, 88% en Grèce, alors que les arrivées en Italie se sont réduites de 81% (en partie pour les raisons précédentes, ainsi que la mise en place d’un accès limité aux ports italiens depuis juin). Enfin, il faut considérer l’emprunt croissant de routes terrestres au cœur de l’Afrique comme abordé par Jan Schafer dans le cas du Niger17.

L’île italienne de Lampedusa, le village grec d’Idomeni ou encore la “jungle” de Calais, sont devenus les tristes symboles des échecs relatifs aux dispositifs européens de co-gestion des flux migratoires. Dans le vaste arsenal d’outils et d’agences européennes consacré à la question, Claire Rodiez 18 distingue les dispositifs de contrôle, tels que l’agence FRONTEX, et les dispositifs de détention des migrants en situation irrégulière. De plus, les politiques d’externalisation par les pays européens de leur politique migratoire prend une part de plus en plus importante.

Gestion sécuritaire et politique des flux migratoires : Dispositifs et outils de coordination politique

Sauvetage et surveillance extérieures des Frontières

Pour Sarah Wolff19, Le drame humain qui a fait de la mer Méditerranée un cimetière est représentatif de la mise en place complexe d’un contrôle des frontières efficace en Europe. Aussi bien aux abords des côtes italiennes que dans la mer Egée, il revient à FRONTEX de coordonner les opérations des gardes frontières des Vingt-huit états membres.

Opération Triton au « secours de l’Italie ». Lancée en 2014, cette opération se destine à aider l’Italie à remplir ses obligations de surveillance et de sauvetage des migrants. Bien qu’ayant un budget mensuel et une flotte très modeste, son lancement met fin à l’opération Italienne « Mare Nostrum » en Méditerranée. Autre source d’inquiétude quant à son efficacité

: son champ d’action se limite aux frontières maritimes de l’espace Schengen, à 30 miles des côtes italiennes et ne concerne pas les zones de mer haute ou les naufrages ont souvent lieu.

Opération Poséidon à la “frontière du déni

Déployée en 2011 dans une des principales “portes d’entrée des migrants irréguliers en Europe“, l’opération Poséidon est devenue une opération permanente de contrôle aux frontières extérieures maritimes et terrestres de la Grèce.

Le rapport du FIDH, Migreurop, REMDH20 dénonce cependant en 2014 les pratiques illégales en mer Égée (push-backs, présence de forces spéciales, dissuasion pré-frontière) de l’agence FRONTEX devenue pour les auteurs “un outil de contournement des obligations internationales qui engagent les Etats membres à l’égard des personnes en besoin de protection“.

Le rapporteur spécial des Nations Unies pour les Droits Humains des Migrants a ainsi souligné ses préoccupations vis-à-vis des rôles et actions de FRONTEX. La responsabilité floue dans les textes de l’agence et le déni des Etats membres entretiennent cette situation.

Eurosur. L’action de l’agence européenne s’incarne aussi au travers d’autres dispositifs, tel qu’Eurosur, système de coordination de surveillance des frontières extérieures de l’Union. Lancé en 2013, il s’agirait du dernier « remède technologique » pour prévenir les drames humains. Comme l’analyse Sarah Wolff, cette protection des eux méditerranéenne éclaire la volonté des Etats européens à se décharger de la gestion de la crise migratoire. En réclamant « plus de FRONTEX » alors que l’agence manque de moyens et de compétences leur permet d’éluder leur rôle et la nécessité de s’accorder sur une politique de co-gestion des flux.

La gestion sécuritaire des questions migratoires

Le contrôle des frontières extérieures est complété par une pléiade de dispositifs d’identifications, enregistrements et relocalisations des migrants et demandeurs d’asile.

Première incarnation : les Hotspots, ces centres d’enregistrement des empreintes digitales des migrants arrivant. Ils permettent de distinguer les réfugiés « ayant clairement besoin d’une protection internationale ». Initiés en Grèce sur l’île de Lesbos puis étendus à d’autres îles, le succès de ces lieux surchargés et entourés de barbelés reste contesté bien qu’ils se soient multipliés en Sicile, en Italie et au Niger.21

Le cas grec et les revers de la sécurisation de l’asile en Europe

La Grèce est régulièrement dénoncée par la CEDH (2011) et la CJUE (2011) ainsi que par les associations civiles sur la question du statut des réfugiés. Le pays ne comptait fin 2013 qu’un unique centre de premier accueil pilote celui de Fylajio dans la région d’Evros.

Région centrale sur la carte des flux migratoires, la frontière grecque-turque fut avant tout, une zone d’expérimentation pour FRONTEX et l’UE. Pour la FIDH, Migreurop et REMDH, cette situation entraîne des dérives et un déni des droits humains notable : opérations dites de “nettoyage” dans Athènes menée durant l’opération Xenios Zeus, enfermement des demandeurs d’asile, durée de détention très longue (plus de 18 mois).

Dans le centre de détention de Corinthe, on comptait en 2012, 1050 personnes enfermées dans quatre bâtiments pour la plupart depuis plus d’un an. À leurs conditions sanitaires et matérielles “déplorables”, s’ajoute selon le rapport la dénonciation de violences policières, de détentions arbitraires et de fréquents suicides de détenus.

Les modèles d’intégration et de relocation Suédois et Allemand.

En 2015, la Willkommenskultur allemande a permis à Angela Merkel d’être élue « Personnalité de l’année » par le Time. Cette année là, 1,2 millions de réfugiés avaient demandé l’asile sur le sol allemand. Pour relever le défi de l’intégration, le gouvernement de Berlin transposa à l’échelon national le système de quotas souhaité par Berlin à l’échelle européenne. Les Länders, en fonction de leur nombre d’habitants et de leur recette fiscale se voient ainsi attribuer un quota obligatoire de réfugiés à intégrer.

Pour Sophie Hinger, sociologue à l’Université d’Osnabrück, le système allemand de gestion s’assimile depuis le point de vue d’un migrant à une loterie : les individus sont répartis aléatoirement entre les Etats allemands – les Länders – où ils sont regroupés dans des centres de premier accueil. Repas, hébergement, y sont fournis dans des conditions “très strictes”. Par la suite les demandeurs d’asile sont dirigés vers les municipalités.

Modèle suédois

Selon le premier ministre Stefan Löfven dans un entretien pour Euronews mené par Isabel Kumar : “La Suède a accueilli plus de réfugiés par habitant que n’importe quel pays de l’UE” : 163 000 en 2015 (2 fois plus qu’en France) et 350 000 depuis 2010, soit presque 10 000 par semaine en 2015. Mais “personne n’a dormi dehors en Suède“.

L’intégration a été gérée par un système de quota et un programme national de deux ans dans les écoles pour favoriser l’intégration rapide des familles et des plus jeunes. La « loi lycée » permet ainsi à des jeunes isolés d’obtenir un permis de travail s’ils poursuivaient leurs études. Malgré de bons chiffres économiques et une intégration jugée à l’extérieur réussie des réfugiés – qui décrochent en moyenne un CDI après 5 ans sur le territoire suédois – le gouvernement suédois a durci ses frontières en 2016.

Bâtir une politique migratoire avec les pays d’origine et transferts de responsabilités

L’externalisation des frontières

La notion d’externalisation des frontières et de l’asile se concrétise par la délocalisation du contrôle de l’immigration, sa sous-traitance, sa privatisation, et sa déresponsabilisation.

À partir de 2000, l’UE a tenté de transférer sa politique de reflux des migrants vers les pays d’origine, ou des pays tiers. « Clé » de la gestion à court terme des flux migratoires, pour de nombreux observateurs. L’Union dispose à cet effet d’un arsenal de dispositifs et de mesures incitatives comme dissuasives : accords financier avec la Turquie, coopération sécuritaire avec les pays africains, et installation de centres d’accueil dans les pays d’origine sur le modèle australien.

La gestion de la « jungle » de Calais et des « boat people » à Lampedusa sont les premières illustrations de cet arsenal d’externalisation des politiques migratoires, comme l’étudie BASSI Marie, FINE Soshana dans La gouvernance des flux migratoires “indésirables”, Cas d’étude de Calais et Lampedusa (Homme & Migrations, n°1304)22

Lampedusa – Processus d’externalisation des frontières et de sous-traitance

Le gouvernement italien se mis d’accord dès 2009 avec son homologue Libyen pour se désengorger de la crise humaine, médiatique et politique de Lampedusa.

Si ces mesures de court terme permettent au gouvernement Libyen d’être réhabilité diplomatiquement, elles ne visent pas les flux migratoires, mais leurs routes : la fermeture de la route vers Lampedusa (chute de 31250 à 451 arrivées entre 2008 et 2010) a provoqué un glissement vers d’autres routes migratoires, notamment à la frontière Grecque-turque.

En Turquie : de la coopération financière à la refonte juridique

Aussi bien pour ses 472km de frontière terrestre avec l’UE, que pour son littoral de long de la mer Noire et de la Méditerranée, la Turquie “demeure incontestablement le haut lieu de la détection de franchissement illégal de frontières” pour l’agence FRONTEX23.

Si la question de la coopération financière entre la Turquie et l’Union sont connus, Bruxelles a également joué un rôle dans la refonte des normes de droit turques en matière d’asile amenant le vote de “La loi” en avril 201324.

Le résultat de cette coopération est la subordination de la mobilité des ressortissants Turcs et de pays tiers dans l’espace européen à la signature d’un accord de réadmission des articles 3 et 4 de l’accord entre l’Union européenne et la République de Turquie concernant la réadmission des personnes en séjour irrégulier (renforcé 18 avril 2016).

L’Union Européenne alloue en effet une somme pour la gestion des réfugiés par Ankara (3 milliards d’euros alloué), et se doit de financer des projets en faveur des arrivants ayant une protection temporaire sur le territoire turc. Selon un second mécanisme, pour chaque syrien renvoyé vers Ankara, un second est réinstallé de la Turquie vers l’Union, dans le cadre de 72000 réfugiés annuels.

Coopération sécuritaire avec les pays Africains – le cynisme des institutions européennes

Dans son récent document « les Etats Africains, portiers de l’Europe », diffusé en Juin 2018, le réalisateur Allemand Jan Schafer, expose autant qu’il analyse le cynisme de l’Union Européenne dans sa coopération sécuritaire avec plus de 20 Etats africains.

Cette politique s’inscrit dans sa politique d’externalisation des frontières et reprenant la plupart de ses mesures incitatives et dissuasives.

Au Niger, la gestion des transits vers la Libye et l’Europe, a permis la réduction des flux de plus de 95% « grâce au soutien financier et au partenariat solide » entre l’Union Européenne et le Niger selon Antonio Tajani, vice-président de la Commission Européenne, en déplacement à Niamey. Ils étaient ainsi plus de 330 000 à vouloir rejoindre l’Europe via le Niger en 2017.25

Ce partenariat s’illustre notamment par le renforcement de l’aide au développement, alloué aux Etats tiers. Une délégation de 20 représentants du secteur privé accompagnait ainsi le vice-président de la Commission dans sa croisade pour favoriser les investissements et la croissance autour des secteurs du numérique, du développement durable et de l’agriculture.

Mais cette régulation et cette coopération ne sont pas sans revers. Comme l’illustre le réalisateur, afin d’éviter les check points, les migrants utilisent des routes davantage risquées, dont seraient éloignés les journalistes. La route commerciale du Niger à travers le Sahara, serait ainsi devenu « un cimetière à ciel ouvert » selon le documentaire.

Si Bruxelles étend ce contrôle des flux à l’égard de pays et de gouvernements tels que celui du Niger, du Mali, du Sénégal, ses institutions s’adressent de même à des Etats autoritaires ou dictatoriaux comme l’Érythrée ou le Soudan du Sud, ce qui pose des questions sur le respect des droits humains tout au long du processus de gestion des réfugiés et migrants transitant par ces Etats.

L’ensemble de ces dispositifs, instruments de contrôle et d’intégration lèvent des inquiétudes sur le respect des droits humains, la pertinence du modèle australien ou encore leur efficacité alors qu’il n’existe pas de standard commun sur l’asile en Union Européenne.

De même, les Etats ont-ils vraiment les moyens de lutter radicalement contre l’immigration clandestine, alors qu’ils y sont empêchés par des clauses de non-refoulement pour les demandeurs d’asile ou par la nécessité de maintenir des liens diplomatiques avec les pays de départ ou de transit, comme le soutient Catherine de Wihtol de Wenden ?

En terme, l’effet de ces dispositifs techniques n’est pas, pour George Tapinos, la fin de l’entrée des travailleurs étrangers mais la transformation profonde du problème migratoire. D’un désastre humain à une crise politique relevant les tensions entre Etats européens.

La crise migratoire est une impasse politique

“C’est mal, dangereux et immoral de laisser des bateaux de sauvetage errer dans la Méditerranée tandis que les gouvernements se battent pour savoir qui en aura la responsabilité”

Filippo Grandi, Haut-Commissaire pour les Réfugiés, 15 août 201826

La crise migratoire est à l’origine de bouleversements profonds pour une Union Européenne déjà essoufflée par des crises internes (défiances vis-à-vis des institutions, manque de coordination). Pain béni pour les diatribes eurosceptiques, la mauvaise gestion des flux migratoires ébranle l’édifice européen et instaure une ligne de fracture avec les anti-migrants qui n’invite pas à l’optimisme sur le futur de l’Union, dont le Parlement sera renouvelé lors des élections de mai 2019.

Au centre des débats, le dispositif d’asile européen (règlement Dublin, consacré à l’examen des demandes d’asiles par les Etats responsables). Les Etats méditerranéens, en première ligne, sont submergés par les arrivées massives.

Certains n’hésitent pas à jouer la carte des extrêmes : s’ils ne sont pas les seuls à se radicaliser, ils sont en revanche les premiers pays d’accueil pour les réfugiés. Selon le règlement Dublin modifié en 201327, c’est à eux que revient la responsabilité de l’examen de la demande d’asile, avant un éventuel transfert vers le pays souhaité (121 000 demandes en France en 2017, dont 41 500 issues de procédures Dublin28).

Or, avec l’afflux massif de migrants clandestins en 2015, l’Allemagne et ses 890 000 demandeurs d’asiles a interrompu le transfert depuis la Grèce, pays déjà extrêmement affaibli économiquement.

Sous impulsion de Berlin, a été décidé un dispositif de répartition par quotas dans les pays de l’UE (160 000). C’est un échec : à part Malte et l’Irlande, aucun gouvernement n’a vraiment tenu parole : seuls 31% de l’engagement ont été tenus : 37,3% pour l’Allemagne, 24,8% pour la France. De ce manque de volonté des États, conséquences énormes : suscitant la colère des Etats frontaliers, certains sont allés jusqu’à se désengager en jouant la carte de l’abandon des autres membres ou encore en arguant que ces flux représentaient une menace pour l’identité nationale.

L’Autriche a tenu 1,5% de ses engagements, tandis que le groupe de Visegard (République Tchèque, Pologne, Slovaquie et Hongrie) s’oppose obstinément à l’accueil de réfugiés.

Ce sentiment d’abandon par l’Union Européenne des pays frontaliers entraîne un durcissement considérable des politiques d’accueil, à l’image de la Hongrie ou l’Italie. « Le bon temps pour les clandestins est fini : préparez-vous à faire les valises », prévenait Mateo Salvini, ministre de l’intérieur italien, dans un meeting à Vincenza en juin 201829. D’un cynisme incroyable, la déclaration n’en reste pas moins à l’image de l’atmosphère générale en Europe.

Le gouvernement hongrois a érigé un mur pour fermer ses frontières en juin 2015, son homologue italien renvoie des bateaux de sauvetage en mer tandis que Marine le Pen ouvre sa rentrée politique avec une promesse de traitement similaire30. La présidence autrichienne du conseil fait d’ailleurs de ce semestre une priorité des enjeux sécuritaires (à l’instar de l’accord passé mi septembre avec Angela Merkel sur l’ajout de 10 000 patrouilles européennes aux frontières)31.

De plus, les agitations sont aussi sociétales, à l’image de l’Allemagne, théâtre de manifestations d’extrême droite violentes fin août à Chemnitz32. Loin de se borner à l’est, l’euroscepticisme et sa branche raciste et autoritaire gagnent de plus en plus d’importance pour en Europe.

En somme, le temps est aux crispations et la monopolisation du débat par les discours alarmistes aux relents nationalistes voire identitaires paralysant toute possibilité de résolution rapide de la crise.

Mercredi 19 septembre 2018, les dirigeants européens se réunissaient à Salzbourg pour tenter de pallier aux manques de coordination, en vain. La Commission Européenne souhaite renforcer la protection des frontières européennes (augmenter le nombre de patrouilleurs, ce qui déplaît aux Etats concernés) et expulser plus de migrants dits « économiques » ou dont l’asile a été refusé. Mais les négociations restent compliquées (notamment sur le projet de « centre contrôlés » de migrants), et les réelles avancées peinent à voir le jour dans un conseil marqué par les tensions33.

Bernoville, Cordier

1 Situation en Méditerranée

2 UNHCR Desperate Journeys, Refugees and migrants arriving in Europe and at Europe’s borders – January – August 2018, Report

3 Le Monde : Comprendre la crise des migrants en Europe en cartes, graphiques et vidéos

4 La Croix : « L’Italie commémore le naufrage du 3 octobre au large de Lampedusa »

5 Convention et protocole relatif au statut de réfugié

6 UNHCR Desperate Journeys, Refugees and migrants arriving in Europe and at Europe’s borders – January – August 2018, Rapport du FIDH, Migreurop, REMDH, Frontex, Entre Grèce et Turquie – La frontière du déni,

7 Déclaration de la Commission Européenne, reprise dans le Nouvel Obs « l’Europe et les migrants faits et chiffre » du 19 mars 2017

8 DE WITHOL DE WENDEN Catherine – Faut-il ouvrir les frontières, Presses de Sciences Po, 2013

9 Rapport du Programme Nations Unies sur le développement, 2009

10 Données Eurostat sur les demandes d’asile

11 Le Point : « le naufrage a fait 800 morts »

12 Le Monde : « 71 morts retrouvés dans un camion »

13 Le Monde : « Lampedusa nouveau naufrage d’un bateau clandestin »

14 Le Figaro : Augmentation du nombre de morts en Méditerranée

15 UE : Le nombre de demandeurs d’asile divisé par deux

16 Toute l’Europe : « la route des Balkans, récit d’un voyage vers l’Europe »

17 Schafer Jan, Les Etats Africains, portiers de l’Europe, Juin 2018

18 RODIER Claire Xénophobie Business – A quoi servent les contrôles migratoires ? La Découverte, 2012, p.151

19 WOLFF Sarah Frontex, cache-misère des échecs de la politique migratoire européenne? Le monde, 22 octobre 2013

20 Rapport du FIDH, Migreurop, REMDH, Frontex, Entre Grèce et Turquie – La frontière du déni,2014

21 COMMISSION EUROPEENNE, L’approche des Hotspots pour gérer des afflux migratoires exceptionnels, Rapport

22 BASSI Marie, FINE Soshana La gouvernance des flux migratoires “indésirables”, Cas d’étude de Calais et Lampedusa, Homme & Migrations, n°1304

23 FRONTEX, 2013, FRAN quaterly issue, Issue 3

24 Rapport du FIDH, MIGREUROP, REMDH, Frontex, Entre Grèce et Turquie – La frontière du déni,

25 Les Etats Africains, portiers de l’Europe, Jan Schafer, Juin 2018

26 UN: Europe’s response to migrant crisis “wrong, dangerous and immoral”

27 Règlement Dublin

28 Le Monde : « Comprendre le règlement Dublin en 3 minutes »

29 France 24 : “Préparez-vous à faire les valises” : le message aux migrants du ministre de l’Intérieur italien

30 Euronews : Le Pen lance sa campagne pour les européennes

31 EU Observer: Germany and Austria back tougher EU external border

32 Le Monde : A Chemnitz, l’extrême droite à nouveau dans la rue contre la politique migratoire de Merkel

33 Crise ” les divergences persistent” enter Européens au sommet de Salzbourg

Sources :

WAGNEUR Anne-Catherine, Les classes sociales dans la mondialisation

TARRIUS Alain, Transmigrants et nouveaux étrangers

BIGO Didier Contrôle migratoire et libre circulation en Europe

DE WITHOL DE WENDEN Catherine – Faut-il ouvrir les frontières, Presses de Sciences Po, 2013

RODIER Claire Xénophobie Business – A quoi servent les contrôles migratoires ? La Découverte, 2012, p.151

BASSI Marie, FINE Soshana La gouvernance des flux migratoires “indésirables”, Cas d’étude de Calais et Lampedusa, Homme & Migrations, n°1304

WOLFF Sarah Frontex, cache-misère des échecs de la politique migratoire européenne ? Le monde, 22 octobre 2013

BARONDEAU Véronique, Triton surveille les frontières de l’Europe, Arte, 2014 Rapport du FIDH, MIGREUROP, REMDH, Frontex, Entre Grèce et Turquie – La frontière du déni,

LEBEL Frédérique, Investir pour contenir l’émigration, Accent d’Europe – RFI, Septembre 2018

FRAN quarterly Issue 3, FRONTEX, 2013,

DELORME Florian, Les démocraties à l’épreuve des migrations, Culture Monde, France Culture, Juin 2018

UNHCR Desperate Journeys, Refugees and migrants arriving in Europe and at Europe’s borders – January – August 2018, Report

COMMISSION EUROPEENNE, L’approche des Hotspots pour gérer des afflux migratoires exceptionnels, Rapport

Fondation Robert Schuman Le Rapport Schuman sur l’Europe, l’état de l’Union 2018

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