Manuel Bompard, bras droit de Jean-Luc Mélenchon, directeur de campagne de la France Insoumise (FI), a eu l’amabilité de nous accorder un long entretien prolongeant sa conférence. Sur la forme, nous relevons et saluons la neutralité politique de l’association Cactus, qui après avoir fait venir deux anciens ministres de François Hollande, fait intervenir le n°2 de l’opposition à son digne successeur. Et sur le fond, l’invité, en plus de trouver le juste milieu entre langage technique et vulgarisation, s’est bien tenu au sujet annoncé. Vous l’avez compris, à l’inverse de M.Hamon, il n’a pas tenté de recruter pour son mouvement ; et au contraire de Mme Taubira, il n’a pas cédé à des digressions s’écartant du sujet…

(Voir nos articles correspondants:  

http://caracteres-sciencespo-toulouse.fr/interview-benoit-hamon-caracteres-conference-cactus/ & http://caracteres-sciencespo-toulouse.fr/christiane-taubira-sciencespo-toulouse/)

 


Un responsable politique atypique

Manuel Bompard, issu de la société civile, n’est pas entré en politique par les “canaux consacrés” : diplômé d’une école d’ingénieurs dans une société aéronautique, il nous explique que la campagne contre le traité constitutionnel européen de 2005 a joué un rôle important dans son contact à la politique. Son processus de politisation a également été marqué par le projet de CPE (Contrat Premier Embauche) en 2006. Il évoque d’ailleurs un « moment fort de politisation de la société » et estime dès lors être passé du spectateur à l’acteur.

Puis, l’ingénieur a franchi le pas de l’engagement partisan lors de la création du Parti de Gauche en 2008. Il déclare apprécier y avoir trouvé une « radicalité » vectrice de changements, qui ne se trouvait pas dans d’autres formations politiques.

 

« Il n’y a pas forcément de mérite à dépenser beaucoup de temps et d’énergie dans quelque chose qui vous passionne ; je trouve qu’il y a plus de mérite à être au travail à la chaîne qu’à faire ce que je fais. »

 

Un travailleur acharné…

Interrogé sur son caractère perfectionniste, le directeur de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon le justifie en invoquant la passion. Il lui apparaît évident que le travail acharné permet de palier au mieux l’imprévu, afin d’achever les objectifs fixés avec rigueur et précision. La bataille politique ne peut être laissée à l’improvisation. Ainsi, si Manuel Bompard a pu avoir tendance à concevoir la stratégie comme malsaine, il estime aujourd’hui qu’on ne peut faire de politique sans stratégie, les choses ne venant pas naturellement, ex nihilo. « Il n’y a pas forcément de mérite à dépenser beaucoup de temps et d’énergie dans quelque chose qui vous passionne ; je trouve qu’il y a plus de mérite à être au travail à la chaîne qu’à faire ce que je fais » conclut-il.

Le moment le plus fort a sans doute été la campagne présidentielle 2017. Pour celui qui en fut le directeur, s’il existe une transversalité entre les campagnes de 2012 et de 2017, là où en 2012, Jean-Luc Mélenchon « enfonçait des portes ouvertes » pour reprendre les termes de notre invité, aujourd’hui, il s’est recentré dans la bataille politique. Et ce en proposant des alternatives moins clivantes qu’auparavant, car plus conciliantes ; mais qui n’en restent pas moins efficaces et novatrices selon Manuel Bompard.

 

… Et de la suite dans les idées!

Rassemblements en plein air, hologrammes, etc, ces formes de meetings, primaires ou non, ont toujours fait appel à des conseillers en communication. Qui donc de mieux placés qu’eux pour aborder ces différentes formes de fédération? Nous avons ainsi questionné Manuel Bompard sur l’existence ou non d’une base commune à ces divers modes de regroupement politique. Il répond que devant un collectif de plus en plus conscient, il y a un « devoir d’exister », via des meetings, vecteurs de force et d’énergie. Et ce, même s’il peut s’avérer complexe de coordonner pléthore d’acteurs… Concernant le fameux hologramme de Jean-Luc Mélenchon, « coup de com’ » de la campagne 2017, le n°2 de l’opposition explique qu’il ne considère pas les outils technologiques d’aujourd’hui, comme des « gadgets ». Pour lui, un réseau social n’est ni plus ni moins qu’un espace d’interactions, et donc un espace du champ politique. Il faut comprendre par là que le but visé en mettant en œuvre le procédé de l’hologramme, n’était pas de faire dans la superficialité, mais plutôt de faire dans l’originalité pour se démarquer.

La démarche générale de Manuel Bompard, en matière de communication, est guidée par «L’idée que chaque individu qui veuille donner un coup de main, puisse le faire (…) on cherche à créer un collectif ».

 

Mais si tout cela est valable à l’échelle nationale, qu’en est-il dans notre douce Occitanie ? Manuel Bompard s’empresse ici de nous rappeler que son candidat est arrivé en tête à Toulouse au soir du premier tour des élections présidentielles 2017, avec plus de 29% des suffrages exprimés. En termes d’actions, Manuel Bompard a évoqué la méthode Alinsky (du nom du militant de la gauche radicale états-unienne, Saul Alinsky), qui vise à redonner une consistance pratique à la vie politique. Pour résumer, les militants locaux deviennent des « facilitateurs » auprès des habitants, et les « repolitisent », en tentant de trouver des solutions aux problèmes du quotidien (panne d’ascenseur…). Un travail de fourmi donc, mais qui permet, à échelle humaine, de lutter contre le fatalisme. Car chaque victoire rappelle à tout un chacun que l’on peut changer sa vie par soi-même.

Merci à Léa Socheleau du bureau Caractères pour la photo

Le mouvement est-il aussi solide que son ingénieur?

S’il est des partis qui ne vivent que “par” et “pour” les élections, le mouvement incarné par la France Insoumise semble viser mieux. Mais est-ce viable ? Les militants ne se démobilisent-ils pas hors des temps forts de la vie politique ? À cela, le directeur de campagne 2017 de Jean-Luc Mélenchon répond qu’« un mouvement ne se vit pas d’élections en élections ». Manuel Bompard poursuit avec une belle métaphore pour expliquer ce qui se passe en dehors des campagnes de mobilisation : « Les militants sont en orbite autour de la planète FI, là où les partis traditionnels ne permettent pas de maintenir en orbite les partisans ». La FI, une force centripète; les partis «attrape-tout», une force centrifuge ?

Et ce qui aide ce mouvement à contourner la sclérose, c’est, d’après le jeune trentenaire, son caractère “mouvant” ; après tout, c’est bien là la caractéristique première d’un mouvement. Il ajoute qu’il est indispensable de partir de l’état réel de la société, et donc d’être vériste, afin d’ensuite pouvoir mieux la transformer, lorsque cela est nécessaire. Il poursuit sa réflexion, en précisant que le mouvement jouit cependant d’une certaine stabilité; seulement, il n’est pas sclérosé, au contraire, il s’inscrit dans une dynamique qui prend acte de l’état actuel des maux sociétaux. La politique consistant en effet à organiser une « masse fluctuante d’individus ».

 

Bases et futur du mouvement


Il semble clair que la France insoumise a su mobiliser les jeunes plus grâce à la forme qu’au fond (réseaux sociaux etc). Mais le concepteur de la stratégie de campagne pense que la forme peut faciliter l’accès au fond. Il ne nie pas l’importance de la forme dans la transmission d’un message, mais pour autant, la forme reste et restera, de son point de vue, un simple point d’entrée.  

En revanche la question se pose pour le futur du mouvement : si l’intérêt ne se délite pas, qu’est-il possible d’envisager dans le futur ? Pour l’expert en communication, il s’agirait de consolider les fondements d’une action renouvelée, moins clivante que celle de la campagne 2012. Il a aussi défendu l’idée selon laquelle, si l’on veut contester la légitimité de la politique actuellement menée, on ne peut que difficilement imaginer la formation d’une coalition. Enfin, il évoque l’importance de la transversalité des sujets abordés : il lui semble important de ne pas se cantonner aux questions « traditionnellement » rattachées à la gauche.

 

Questions d’actualité internationale


Quitte à ce que l’on soit un peu redondants…  

Interrogé sur sa “positivité” vis-à-vis de la marche vers le respect environnemental, Manuel Bompard s’exclame que, oui, bien sûr il est optimiste, qu’il y a “une prise de conscience (…) et des expérimentations concrètes”. « La France pourrait donner l’exemple », affirme-t-il avant d’ajouter que nous sommes capables de mettre en œuvre la transition écologique. Et il est vrai que les industries de pointe françaises sont prometteuses ! (cf Caractères n°84).

Le programme L’Avenir en Commun était le programme le plus écologique et le plus crédible de la présidentielle de 2017 selon Greenpeace France. Celui qui l’a promu assure qu’il y a aussi des solutions qui relèvent du “bon sens” : l’existence des AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) par exemple. Il nuance cependant son propos : si tout cela crée un terreau propice à la transition écologique, la décision politique est plus que nécessaire (aménagement du territoire, promotion des moyens de transports alternatifs…). En conclusion, certes, le mouvement peut partir « du bas », mais il faut une réponse politique, une volonté de l’État. “Bon sens” semble être le maître-mot. “Je pense que nos propositions ne sont pas extrémistes, mais raisonnables compte tenu des enjeux” glisse-t-il la voix posée.

L’ingénieur aborde alors de lui-même la question de la fermeture des hauts-fourneaux, considérant que c’est une erreur. Il s’avère qu’ils permettent de procéder à des opérations géothermiques (pouvant produire chauffage et électricité).

 

Il n’a pas attendu que les GAFAM soient à la mode pour en parler, mais il rappelle avec nous que si ces derniers ont un fort pouvoir d’emprise sur nos vies, de surcroît, ils ne représentent pas nos intérêts premiers ; et c’est surtout en ce sens qu’ils posent problème. Pas d’anti capitalisme primaire donc, dommage pour ceux qui aiment classer la France Insoumise à “l’extrême-gauche” de l’échiquier politique.

 

Bombardés comme nous le sommes par le “sens caché” et la question de la compétence politique à SciencesPo, c’était presque de la déformation professionnelle que de demander à Manuel Bompard son point de vue sur la question. Il déclare qu’il est compréhensible que quelqu’un qui passe toute la journée sur une chaîne de travail n’ait pas forcément envie de s’intéresser à la politique en rentrant chez lui… Il ne nie pas ces barrières, mais a cependant bon espoir d’en faire tomber plusieurs, même s’il s’empresse de rajouter, « Vous savez combien d’ouvriers il y a à l’Assemblée Nationale ? » interroge-t-il en haussant les sourcils…

Il évoque à ce propos le fait que la FI met à disposition de qui le souhaite des contenus de formation. Faire tomber ces fameuses “barrières à l’entrée” est primordial, afin d’assurer la représentativité au sein du parti assure-t-il. Et il ne le dit pas, mais revenir aux 35h réelles (proposition de L’Avenir en Commun) pourrait donner aux citoyens du temps pour s’intéresser à la politique, non ?

 

 

Nous avons conclu par la traditionnelle question aux invités de Caractères : le message à passer aux jeunes générations. « Ne pas s’arrêter à l‘image que l’on peut avoir de la politique comme un endroit de guerres pour avoir un mandat » sourit M. Bompard. Puis il ajoute avec vive conviction: « refusez le monde tel qu’on vous le propose, ayez des ambitions, voyez grand ».

 

 

Retrouvez dans notre prochain numéro papier des enquêtes et approfondissements, à propos de ce qui a été dit pendant cette conférence et l’entrevue qui a l’a suivie.

 

Propos recueillis par Elsa Ségalen et Antonin Lamy

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