La Catalogne, région d’Espagne ou nation d’Europe ?

Par Michel Martínez Pérez
Maître de Conférences Espagnol/Catalan
Directeur du Département de Langues et Civilisations (DLC) d’UT Capitole

   Le 1er octobre 2017, des images de violences policières à l’encontre de citoyens catalans ont fait le tour du monde ; ceux-ci voulaient simplement s’exprimer dans les urnes sur l’indépendance de leur territoire dans un référendum jugé toutefois illégal par la justice espagnole. Choqués, les médias se sont à nouveau intéressés à cette région d’Espagne qui souhaite devenir une nation d’Europe. Pourquoi vouloir construire un nouvel État indépendant à l’heure des interdépendances ? Pourquoi l’autonomie catalane bâtie et consolidée dans le cadre de l’Espagne démocratique et européenne n’est plus satisfaisante pour un nombre croissant de Catalans qui voient dans la rupture totale avec l’Espagne la seule émancipation possible ? Pourquoi l’usage du catalan dans toutes les sphères publiques et le bilinguisme réel de la plupart des Catalans (surtout chez les moins de 40 ans) ne font pas reculer la crainte de voir un jour disparaître la langue autochtone de la Catalogne ? Pourquoi la nation catalane qui n’avait pas pu se constituer en État au gré de l’Histoire, avait-elle fini par accepter un cadre étatique commun à d’autres réalités nationales ibériques? En somme, pourquoi les catalanistes sont-ils devenus indépendantistes ? Avaient-ils un jour cessé de l’être ?

   Pour apporter des éléments de réponse à ces questions, il nous faut rappeler que l’invention de la nation espagnole reposant sur la monarchie et l’empire hispaniques est plutôt récente (XIXème siècle). En outre, la monarchie résultant de l’alliance dynastique des Rois Catholiques (1469) avait été une association protofédérale de royaumes et de territoires qui avaient le trône pour seule institution commune –notamment sous la dynastie des Habsbourg. Chaque territoire était régi par ses institutions, ses lois (fueros ou constitutions), ses Cortès… D’ailleurs, dès le XIIème siècle, la Catalogne fut fédérée au Royaume d’Aragon, formant ainsi la Couronne d’Aragon (élargie par les conquêtes de Valence et Majorque) elle-même fédérée à

La Bataille de Denain. 24 juillet 1712 (pendant la guerre de Succession), de Jean Alaux, 1839, huile sur toile, 465 × 543 cm

la puissante Couronne de Castille après le mariage d’Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon en 1469. La Generalitat a donc regroupé les institutions catalanes du XIIIème siècle au 11 septembre 1714, date de la capitulation de Barcelone face aux troupes bourboniennes. En effet, depuis le début du XVIIIème siècle, faute d’héritier au trône des Espagne, une guerre de Succession se livre entre pro-Habsbourg et pro-Bourbons. C’est finalement le petit-fils de Louis XIV, Philippe d’Anjou, devenu Philippe V, qui apporte la centralisation des États ibériques autour de la Couronne de Castille (langue, lois, institutions…). Comme le disent les Décrets de Nueva Planta (1707-1716) et la Real Academia de Lengua Española (1713), c’est la langue castillane qui devient espagnole et universelle alors que les périphéries et leurs langues sont vouées à la « castillanisation ». Un siècle plus tard, après la Révolution française, la monarchie absolue est mise à mal également en Espagne. Ainsi, pendant l’occupation napoléonienne (1808-1814), les libéraux espagnols regroupés à Cadix rédigent la première constitution où l’on parle de « nation espagnole » et qui inclut encore les territoires américains en phase d’émancipation. La fin du XIXème siècle termine de plonger l’Espagne dans une profonde décadence avec la perte de toutes ses colonies et une troisième guerre civile qui empêche l’État d’achever sa construction nationale. Par ailleurs, la nation espagnole souhaitée par l’État central entre presque immédiatement en concurrence avec d’autres projets nationaux péninsulaires.

Valentí Almirall

En Catalogne, la Renaixença, le renouveau culturel qui ravive les Jeux floraux et qui constitue l’expression catalane de la vague romantique européenne, redonne à la langue catalane sa place de langue littéraire après une décadence amorcée par les décrets de Nueva Planta. Au cours du XIXème siècle, le mouvement culturel devient politique pour donner naissance au catalanisme, régionaliste d’abord, nationaliste ensuite. Le catalanisme est même républicain et fédéraliste dans son expression primitive. C’est en effet après l’échec d’une première république espagnole fédérale (1873-74) que le républicanisme fédéral se catalanise. En 1886, Valentí Almirall théorise cela dans Lo Catalanisme où l’État catalan serait une composante de la nation espagnole. En ce qui concerne le catalanisme conservateur (bourgeois et monarchiste), Francesc Cambó crée un premier parti de masses (La Lliga) en 1901 et Enric Prat de la Riba le théorise dans La Nacionalitat catalana (1906). Ce mouvement obtient en 1914 la création de la Mancomunitat de Catalunya, qui n’est autre que la réunification des quatre provinces catalanes. D’un point de vue de l’autonomie politique, la Mancomunitat n’a qu’un faible impact. En revanche, elle joue un rôle capital dans la consolidation du catalan comme langue littéraire moderne : Pompeu Fabra en fixe la graphie et la grammaire, les œuvres classiques de la littérature universelle sont traduites en catalan, un important réseau de bibliothèques et d’écoles publiques et techniques est créé, de même que l’Institut d’Estudis Catalans (l’académie de la langue) et la Biblioteca de Catalunya. La Mancomunitat est suspendue par la dictature de Miguel Primo de Rivera la jugeant dangereuse pour « l’unité nationale » espagnole. Il faut attendre l’avènement de la Seconde République espagnole en 1931 pour que l’autonomie politique soit partiellement restaurée. C’est en réalité le résultat d’un pacte entre républicains catalans et madrilènes car, avant même que ne soit proclamée la République espagnole à Madrid, le chef de file de la Gauche Républicaine Catalane(ERC), Francesc Macià, a déjà proclamé à Barcelone la « République catalane comme État de la Fédération ibérique ». Suite à cette proclamation, le gouvernement provisoire de la République espagnole envoie d’urgence deux émissaires à Barcelone afin de négocier une autonomie catalane (la restauration de la Generalitat) au sein d’une République espagnole (et non catalane) unitaire et laïque.

   Cette expérience républicaine est de courte durée et c’est justement contre ce régime laïc octroyant une large autonomie catalane (puis basque) que le Général Franco donne un coup d’État militaire en1936. Son triomphe en 1939, facilité par le troisième Reich et les fascistes italiens, anéantit la démocratie espagnole et annule l’autonomie catalane. Quant aux locuteurs des langues non-castillanes d’Espagne, ils sont empêchés de les pratiquer avec une répression à consonance politique. À la mort du dictateur, la transition démocratique se doit de régler « le problème catalan » que le régime franquiste n’a pas été capable d’éradiquer par la répression. En 1975, le roi Juan Carlos fait son premier déplacement en Catalogne –toujours le moteur économique majeur de l’Espagne– et prononce de longues parties de ses discours en catalan. Une nouvelle autonomie pour la Catalogne est immédiatement envisagée et le président de la Generalitat, Josep Tarradellas, en exil, est invité à rentrer en Espagne par Adolfo Suárez –chef de l’exécutif espagnol– en 1977. Les catalanistes acceptent avec enthousiasme ce retour de l’autonomie politique et c’est le conservateur Jordi Pujol qui en assume la présidence de 1980 à 2003. Les nationalistes jettent les bases de la nouvelle Generalitat et en utilisent tous les leviers pour diffuser le catalanisme dans toute la société (écoles, média…). Il s’agit de « fer país » (construire le pays) et de favoriser l’apprentissage du catalan dans les milieux hispanophones issus de l’émigration interne andalouse, castillane, aragonaise… Les catalanistes s’inspirent ainsi du modèle québécois et de la loi 101 de 1977 pour la « normalisation linguistique » du catalan et « l’immersion linguistique » dans le système éducatif. L’autonomie catalane semble convenir au catalanisme de droite comme de gauche puisque l’alternance politique en Catalogne (2003-2010) est représentée par deux gouvernements tripartites (socialistes fédéralistes, républicains indépendantistes et écologistes) qui poursuivent la construction nationale de la Catalogne. Le catalanisme est plus que jamais une idéologie transversale et tous les partis politiques catalans s’en réclament. Pasqual Maragall (maire socialiste de Barcelone pendant les Jeux Olympiques de 1992)devient en 2003 le deuxième président catalan et le successeur de son grand rival, Jordi Pujol. Maragall est aussi catalaniste mais de tendance sociale-démocrate et fédéraliste.

   En 2005, la Catalogne est la seule communauté autonome d’Espagne à ne pas avoir réformé son Statut d’autonomie. Et c’est un paradoxe puisque l’État des autonomies fut pensé en 1978 surtout pour ce territoire. En quête d’une Espagne plurielle, le Président Zapatero invite les leaders catalans à ouvrir un processus de réforme statutaire qui s’enlise et échoue finalement en 2010 lorsque le Tribunal constitutionnel (TC) espagnol invalide certains articles du nouveau Statut pourtant adopté par le Parlement catalan, les Cortès espagnoles et les Catalans (par référendum le 18 juin 2006 qui donne une large victoire du oui à 73,9% même si la participation est faible, 48,85%). De nombreux Catalans interprètent cet arrêt comme la preuve que la Constitution espagnole et son interprétation par les magistrats du TC représentent un plafond de verre pour les aspirations catalanistes : si l’autonomie n’a plus d’évolution possible dans le cadre espagnol, ne reste que la seule voie de l’indépendance. Depuis lors, sur fond de crise économique et en l’absence de proposition politique de la part du gouvernement espagnol, l’indépendantisme n’a eu de cesse de progresser dans l’opinion publique catalane comme le prouvent les démonstrations de force à l’occasion des fêtes nationales (11 septembre) qui deviennent, surtout à partir de 2012, des manifestation massives de plus d’un million de personnes dans des cortèges pacifiques, civiques, voire festifs, et extrêmement cadrés pour une communication stratégique d’internationalisation (pancartes en anglais, chaîne humaine sur 400 kilomètres, drapeau humain fleuve…).

Mais alors, quelles solutions proposer à ce conflit politico-juridique entre l’autonomie catalane (qui est formellement une délégation de compétences de l’État et donc une partie intégrante de l’État) et l’État central qui ne souhaite pas augmenter le pouvoir et les compétences de la communauté autonome ? C’est tout le problème du malentendu concernant la Constitution de 1978. Elle a eu beau verrouiller l’intégrité territoriale de la « Nation espagnole », les catalanistes ont utilisé l’autonomie politique pour élargir des compétences, ce qui a été accepté pendant trois décennies par le Tribunal constitutionnel et des accords politiques. Toutefois, Madrid estime aujourd’hui que la décentralisation est allée trop loin. En somme, le catalanisme devient indépendantiste lorsque la Constitution et l’État ne peuvent plus répondre aux aspirations politiques des catalanistes. En revanche, pour le gouvernement espagnol, l’indépendance reste inenvisageable et non-négociable car elle est anticonstitutionnelle. Ce sont ces positions irréconciliables qui ont conduit à la rupture de dialogue entre les deux gouvernements et au statu quo. Les indépendantistes ont finalement fait le choix de la déclaration unilatérale d’indépendance pour forcer le gouvernement espagnol à réagir. Celui-ci a activé l’article 155 de la Constitution (chose inédite jusque-là) qui prévoit de suspendre l’autonomie d’une communauté autonome lorsque son gouvernement et/ou son parlement décide de ne plus respecter l’ordre constitutionnel et de se placer en marge de la légalité. Les dirigeants catalans poursuivis par la justice espagnole pour sédition et rébellion sont mis en examen pour avoir rompu le cadre constitutionnel espagnol. Les partis indépendantistes ont droit de cité même si leur projet est impossible dans l’Espagne actuelle. Pour aborder la question de la sécession, il faudrait d’abord proposer une réforme de la Constitution où des référendums d’autodétermination seraient autorisés et où les différents partis pourraient faire campagne pour le oui ou le non avec des arguments politiques, socio- économiques, culturels… Cette possibilité est pour l’heure peu probable en raison de l’idéologie des partis représentés au Congrès des Députés, ce qui n’aidera pas à trouver à moyen terme une solution au « problème catalan » qui a toujours été en réalité un problème espagnol et qui est devenu sans doute un problème européen.

Michel Martínez Pérez

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