La vie politique norvégienne : fonctionnement, ressemblances, différences… et leçons à tirer ?
par Antonin Lamy

A l’occasion des élections législatives norvégiennes qui ont lieu aujourd’hui même, cet article va vous résumer le résultat d’une enquête de terrain et d’une série de cinq interviews réalisées auprès de politiciens et militants norvégiens.

 

 

Point sur l’état de la scène politique norvégienne

Comme mise en bouche, voici les principaux partis politiques, accompagnés d’une moyenne des sondagesi :

A droite : les Chrétiens-démocrates (5%), Libéraux (4%), Conservateurs (24%), Parti Populaire (15%).
A gauche : Parti agrarien (10%), Parti Socialiste (5%), Grønn (3%) , Parti Rouge (4%), Parti des Travailleurs (30%)

De 2005 à 2013, une coalition composée du parti agrarien, du parti socialiste (SV) et du parti des travailleurs gouverne –ce dernier tant moins à gauche que le SV. Depuis 2013, c’est un gouvernement conservateurs/parti du progrès (parti populiste, libéral en économie et conservateur en société, islamophobe). Ce gouvernement est soutenu ou non selon les sujets au Parlement par le parti chrétien et les libéraux. Autrement dit toute la droite gouverne ensembleLa Norvège est un régime parlementaire, dont le Parlement (« Stortinget ») est élu au suffrage universel direct tous les 4 ans avec un mode de scrutin proportionnel.

 

 

Stratégies électorales pour cette législature

Pour les élections à venir, il y a une tentative d’alliance entre le parti travailliste et le parti socialiste, voulue par les deux partis. Et au Parlement, de toute façon le parti Vert, parti socialiste et parti communiste voteront les mesures du Parti travailliste s’il gagne, assure Didrik Beck, candidat député pour le Parti des Travailleursii. Les Chrétiens démocrates pensent à passer du côté « gauche », car ils en ont assez du parti du progrès, en particulier de ses idées sur l’immigration, glisse notre interlocuteur. Donc ils veulent que le parti conservateur se débarrasse d’eux, et menacent de passer à gauche s’il ne le fait pas. Et si jamais les chrétiens démocrates rejoignaient un gouvernement travailliste, ce serait historique, car ce serait le deuxième parti que le Parti du Progrès fait passer à gauche, après le parti des agriculteurs.

Comment en est-on arrivés là ? Seul un portrait des partis susnommés vous finira la réponse. A la fois pour faciliter la compréhension et pour tenter de comparer par la suite, nous assimilerons certains partis aux partis français.

 

 

Un parti de gouvernement social-démocrate qui ne trahit pas ses électeurs

Le parti des travailleurs sera présenté plus longuement dans l’interview complète de Didrik Beck, donc allons tout droit à l’essentiel : le parti travailliste a construit le pays tel qu’il est, en étant au pouvoir quasiment sans interruption dans les six décennies qui ont suivi la guerre. Le célèbre « modèle scandinave » est leur création. Ce qui explique peut-être pourquoi ils n’ont pas forcément envie de le détruire. Contrairement à un PS français qui a conquis assez peu de droits sociaux, et quand il l’a fait il ne l’a pas fait seul, ce qui explique qu’il ait moins -pour ne pas dire pas- de remords à les casser.

Mais il n’y a pas que cela évidement. Il y a une vraie volonté de bien faire et de s’en donner les moyens – on précise cela pour les candidats aux beaux programmes irréalisables -. M. Beck estime que son parti évite les dérives droitières commises par d’autres partis sociaux-démocrates européens car la Norvège est un pays social-démocrate, dans lequel les gens ont confiance les uns en les autres. « Nous payons nos impôts, mais nous avons beaucoup de services publics, c’est normal ». Il poursuit que l’argent va à ceux qui en ont besoin, et c’est pour cela qu’il n’y a pas une énorme différence entre riches et pauvres en Norvège – « contrairement à la France » précise-t-il. Rappelons que notre PS et le PT sont tous deux dans l’internationale socialiste, qui regroupe des partis qui sont censés être semblables…
Les recettes du succès à en tirer ? La Norvège a de forts syndicats. Pour M. Beck, un parti politique ne peut pas agir seul, il a besoin des syndicats, « ils font la moitié du travail » sourit-il. Nous avons besoin d’eux pour faire des bonnes politiques pour les gens normaux.

Et pourtant, il y a des partis plus à gauche que celui là…

 

 

Les partis progressistes norvégiens.

Le Parti Socialiste, regroupement de nombreux partis de gauche radicale, s’est effondré politiquement : les électeurs ont estimé qu’il n’avait pas tenu ses promesses lors de la coalition de 2005-2013, et avant à 16 % des suffrages, il est maintenant estimé à 5 %.

Celui qui attire l’attention est l’émergent Parti Rouge. Fondé en 2007, ce jeune parti connaît une croissance exponentielle de son nombre d’adhérents, dont beaucoup de jeunes : leurs effectifs ont grossi de 33 % depuis le début de la campagne. Leur poids politique est faible pour l’instant, les sondages ne sont pas bien hauts, mais les chiffres fournispar les sondages ne sont pas fiables. En revanche ils révèlent une tendance en hausse ici, et pour un jeune parti et si à gauche c’est considérable.

Rødt présente une réelle alternative, le programme est éloquent. Outre un panel classique de mesures sociales, une grande part est d’une originalité captivante : ils veulent diminuer la production de pétrole, et investir dans des « emplois verts » avec le fonds souverain constitué des revenus du pétrole. La conscience écologique est globalement plus avancée en Norvège qu’en France, mais ce programme n’est pas sans rappeler celui de la France insoumise. Pour varier les sources, nous avons parlé à August Tekrø, qui se définit lui-même comme un « militant lambda ». Il affirme que son parti est le parti le plus vert de Norvège. Évidemment de but en blanc, on peut le soupçonner de manquer d’objectivité. Mais il argumente que le système économique est construit sur une croissance continuelle, qu’ils veulent penser différemment. Il affirme qu’il faut faire quelque chose contre le capitalisme, qui est « la racine du mal » insiste-t-il. Nous ne voulons pas le retour de l’URSS prévient-il, mais Grønn [le parti Vert] veut plus de voitures électriques, mais ils ne s’attaquent pas à la source du problème : que la croissance économique doit s’arrêter, car nous n’avons pas assez de ressources pour continuer comme cela. La décroissance économique est le seul développement durable possible maintenant, pour protéger notre espèce dit-il. Assez logiquement, les accords de libre-échange avec l’Union européenne les laissent plus que sceptiques. Il plaisante en disant que Rødt est contre l’Europe d’une bonne façon, plus façon Mélenchon plus que façon Le Pen. Il conclue notre entretien en ajoutant qu’ils sont le seul parti norvégien à être pour plus de démocratie, par exemple mettre au suffrage populaire s’il faut partir en guerre ou non. Même si précise-t-il aussitôt nous sommes le seul parti pacifiste. Ils ne veulent pas être dans un potentiel gouvernement travailliste, mais le tirer à gauche au Parlement.

 

Militants du parti Rødt.

 

Le Parti Vert

Puisque Rødt vient de critiquer le parti Vert si vertement, quelques mots à propos de celui-ci. Son programme est une copie assez conforme du projet de société d’EELV : l’écologie oui, mais par le libéralisme économique. Ils sont d’ailleurs jumelés, et ont été lancés dans les années 1980 aussi. Donc effectivement de la même façon que le parti le plus écologiste en France est maintenant la France insoumise, il semble qu’il en aille de même en Norvège. Que le parti qui se nomme Parti Vert ne soit pas le plus verdoyant ne choquera personne en France, puisque le Parti Socialiste n’a de socialiste que le nom. On n’en dira pas plus, Grønn ayant refusé de répondre à nos questions.

 

 

Les Conservateurs (Høyre)

A propos des partis de droite, nous arrivons à l’ex-UMP version norvégienne. Sa coalition avec le parti populiste n’a néanmoins pas produit autant de dégâts que cela en produirait en France, pour deux raisons principales à notre sens. La première est que la Norvège est une démocratie, sans 49-3, sans fait majoritaire, sans ordonnances. Donc parfois le parti agrarien et/ou le parti démocrate ont refusé de soutenir les projets de loi du gouvernement, et faute de majorité ces projets ont été repoussés. La deuxième raison est l’accord qu’ont passé les deux principaux partis de gouvernement, à savoir de préserver la stabilité des réformes de retraite et d’immigration malgré les alternances.

M. Beck était allé jusqu’à dire que ce parti était aussi social-démocrate, étiquette que refuse catégoriquement M. Stefan Heggelund, député du parti Høyre et membre du Comité permanent du travail et des affaires sociales au Stortinget. Ils assument le nom « Conservateurs ». Il préfère dire qu’ils sont fiers d’avoir un consensus sur certains problèmes importants, ce qui rend leur système stable explique-t-il. Donc comme en France, l’honnêteté en plus.

On retrouve certains côtés de droite très classiques cependant, qu’il reconnaît d’ailleurs : la volonté de limiter les pouvoirs de l’État, la volonté de limiter les dépenses. On ajoutera aussi les importantes réductions d’impôts accordées aux Norvégiens les plus riches ces dernières années ; et à la tendance à qualifier « d’extrême-gauche » tout ce qui est plus progressiste que le parti de gouvernement de gauche.

Le clivage gauche/droite est pertinent selon lui, car ils sont en désaccord sur beaucoup de choses, telles les politiques fiscales, l’éducation, la santé… Mais il semble clivage clive moins que dans d’autres pays.

Un parti de droite donc plus honnête, qui assume plus son projet de société que le nôtre ? C’est limpide. Seule exception : M. Heggelund se refuse absolument à qualifier le Parti du Progrès de parti d’extrême-droite ou populiste. Il argumente que le parti du Progrès n’aurait jamais accepté l’accord de statu quo sur l’immigration passé avec le Parti des Travailleurs s’ils étaient un parti d’extrême droite. Il pense qu’il est « injuste » de les comparer à des partis européens d’extrême droite. Il en profite pour esquiver notre question « Comment justifiez-vous votre alliance avec un parti d’extrême droite, chose que certains de partis de droite se refuseraient à faire », puisqu’il martèle que le PP n’en est pas un. Ce représentant du parti politique le plus pro-européen de Norvège se refuse aussi à commenter la situation politique française.

 

 

Un parti d’extrême droite plus “tempéré” qu’ailleurs ?

Après une gauche plus à gauche qu’ailleurs, une droite qui accepte de ne pas tout remettre en cause sur 60 ans de progrès sociaux, le clou du spectacle serait un parti d’extrême droite peu dangereux, excusez l’oxymore.
Hélas, quelle scène familière. Déambulant dans les allées de Karl Johans Gate, nous entendîmes soudain une voix agressive, avec des intonations désagréables. Nous n’avons eu aucun mal à deviner à quel parti appartenait cette voix, cela nous rappelait tellement quelque chose que nous ne connaissions que trop bien.
La religion musulmane dangereuse pour nos valeurs etc etc vous connaissez ce discours.

Mais on ne peut trancher définitivement cette question, car à notre stade l’investigation il semble qu’effectivement ils soient plus modérés que leurs cousins européens. Car ils sont uniquement contre l’immigration musulmane, l’immigration d’Europe de l’Est ou autre ne les dérange absolument pas… dur à imaginer pour leurs homologues d’Europe de l’Ouest n’est-ce pas ?
Donc sont ils islamophobes, pas l’ombre d’un doute. Sont ils xénophobes :
pas envers tout le monde en tout cas

Sont-ils fascistes ? Ou sont-ils sont visiblement simplement des gens qui ont peur, et pas un parti dont le fondateur avait une maison d’édition diffusant des chants nazis comme leur cousin le Front National ? Nous développerons la suite de l’investigation et bien plus encore dans le prochain article, qui paraîtra après les élections.

 

 

Conclusion
Ce pays est très différent, vie politique incluse, il y a probablement quelques améliorations que nous pourrions importer plutôt que leur importer du pétrole, cela nous ferait du bien à nous et moins à la planète.

Par Antonin Lamy

iOn sait bien ce que valent les sondages, cf nos articles dans les précédents numéros, mais c’est pour donner une idée.

iiSi vous désirez en savoir plus, l’interview complète de M. Beck sera bientôt publiée en version originale.

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