Il courait.

L’enfant courait aussi vite et aussi loin que ses jambes pouvaient l’emmener. Il traversait les maisons, les rues, les avenues et les villes sans jamais s’arrêter. Il était à bout de souffle, son regard semblait être plongé dans le vide, ses joues étaient creusées par le froid. Il pleuvait à torrent et pourtant, il n’y prêtait aucune attention. Des gouttes d’eau venaient se confondre dans ses larmes salées. Lorsque les passants apercevaient sa silhouette fétiche et son air désespéré, ils continuaient leur chemin et se hâtaient de rentrer chez eux en détournant le regard. On le prenait pour un fugueur, un délinquant, un sale môme. On le dévisageait sans une once de pitié, de la même façon qu’on regarderait un chien errant sur le bord de la route. Lui s’en fichait. La seule chose qui l’obsédait était de courir. Courir, partir à la conquête d’une vie moins dure. Tandis que ses baskets l’emmenaient au loin, un flot continu de pensées s’entrechoquaient dans sa tête. L’enfant voulait savoir ce qu’il avait bien pu faire au bon Dieu pour souffrir autant. Pourquoi s’acharner autant sur lui ? Était-il indigne d’une existence normale et banale ? Comment se sortir de tout cela ? Autant de questions sans réponse que le petit garçon ne parvenait plus à écouter. Il avait l’impression que sa tête allait exploser. Il imaginait déjà des bouts de sa propre cervelle jaillir de son crâne, le sang coulerait lentement vers le sol mouillé par la pluie, une tâche sombre viendrait se former à ses pieds. Et il se disait qu’au moins, il n’aurait plus jamais mal.

Ainsi, il courait, invisible, tel un fantôme hanté par les vivants, la rage aux lèvres et l’âme torturée. Il s’effaçait petit à petit et ne demandait qu’un peu plus de place. Il étouffait, c’est bien le mot. Sa respiration devenait sourde, ses poumons comme comprimés par une étroite cage rouillée. Alors il releva la tête vers un ciel sans étoiles et se mit à crier, aussi fort que si l’on lui arrachait son cœur. Il criait. L’enfant criait, hurlait et pleurait à s’en déchirer la voix et les yeux. Puis, il ralentit sa course effrénée, boitillant presque. Il arrêta de crier. Il sécha ses larmes d’un revers de la main. Il marcha lentement jusqu’à un réverbère, s’y assis. Peu à peu, ses sanglots finirent par se taire et il observa, attentif, son propre silence. Bientôt il n’entendit même plus la pluie s’écraser sur le bitume. Il ferma les yeux, laissa ses tremblements le bercer. Les pensées dans sa tête ne furent rapidement plus qu’une douce mélodie. Elles s’éteignaient doucement. Le petit garçon s’endormait, le froid enveloppait son corps tout entier comme une couverture de glace. Ses lèvres fines se détendirent et sa tête se pencha légèrement sur le côté tandis que ses bras tombèrent, inertes, sur le sol. Il ne se battait plus. Il n’avait plus peur, ni mal, ni froid. Et lorsque le soleil se leva le lendemain, que sa chaleur sécha les routes et que sa lumière éclaira la ville, l’enfant ne se réveilla pas. Il n’était plus qu’une poupée de chiffon, un corps d’enfant meurtri comme celui d’un vieillard, un ange assis sur sa tombe.

 

 

PEDROSA Célia

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