Caractères vous présente la nouvelle de Célia Pedrosa qui a remporté le concours d’écriture d’Halloween sur le thème “en cette nuit du 31 octobre…”

Le projet

 

– Tu sais, Allan, tu n’as pas besoin d’être aussi désagréable. Je te proposais simplement une réglisse.

L’intéressé ne répondit pas. Il fixait le sachet de friandises posé à quelques centimètres de lui et les doigts potelés de son collègue. Il frémit d’écœurement et regarda l’homme, vexé, se lever maladroitement de son siège à roulettes pour se diriger vers les sanitaires. Sa démarche lourde et incroyablement lente, causée par un fort embonpoint, évoquait à Allan celle d’un pachyderme. Il était partagé entre la fascination et le dégoût. Il détourna son regard, agacé d’avoir été interrompu, puis recommença à taper frénétiquement sur le clavier de son ordinateur.

Cela faisait seulement quelques semaines qu’il était arrivé dans cette entreprise, et pourtant il s’était déjà mis à dos la totalité du couloir du deuxième étage. Ce n’était pas tant son caractère très solitaire ou sa manie d’ignorer toutes les règles de politesse, qui gênaient. Mais plutôt le fait qu’il se faisait un plaisir de jeter un regard acerbe sur tous ceux qu’il jugeait insatisfaisants – c’est-à-dire la plupart des gens. En outre, il ne lésinait pas à user de tout son cynisme, et il faut dire que dans ce domaine là, il ne manquait pas de talent. Allan n’était pas tout à fait le modèle-type de l’homme sociable. Il se considérait d’ailleurs comme étant incapable d’éprouver la moindre sympathie pour la race humaine. Et pourtant, il avait longtemps essayé d’imiter le comportement des autres, de se faire des amis ou au moins des connaissances, en vain. Il avait finit par en déduire qu’il n’était tout simplement pas fait pour ça, et qu’il était plus heureux dans sa solitude.

Dès que l’aiguille de la vieille horloge qui surplombait la machine à café atteignit l’heure fatidique de 18h, Allan quitta son poste de travail sans même un regard pour ces hommes et ces femmes qui continuaient de s’agiter autour de lui. Il traversa les quelques allées qui le séparaient de l’ascenseur et appuya pressement sur le petit bouton lumineux. Quand les portes coulissèrent, il exprima un soupir de contrariété en constatant que l’étroite cabine était déjà presque pleine. Il sortit un vieux bouquin écorné, son smartphone et ses écouteurs. Les premières notes de musique parvinrent à ses oreilles. Enfin quelque chose de beau inventé par l’Homme, pensa ironiquement Allan. L’ascenseur atteignit le rez-de-chaussée. D’un pas nerveux, il franchit la double-porte battante de la sortie et plongea la main dans sa veste pour y trouver le paquet de cigarettes qu’il avait tant désiré toute la journée. Il appréciait le frottement caractéristique de l’allumette sur le grattoir, duquel jaillissait une lueur orangée, chaude, intensément apaisante. Et il appréciait encore plus de tirer sa toute première bouffée les yeux fermés, la tête relevée vers le ciel et la musique faisant écho dans tout son corps. Dans ces moments-là, Allan se sentait à la fois immensément grand et complètement libéré, extériorisant tout le mépris qu’il avait accumulé depuis qu’il était sorti de son appartement. Il oubliait les gloussements stupides de ses collègues, les remontrances de son patron qu’il avait écoutées d’une oreille distraite, les commérages terriblement ennuyants de sa voisine de palier, le sourire agaçant de la boulangère ; bref, il oubliait à quel point son existence était réduite à un non- sens d’une absurdité extrême. A cette pensée, il se surpris à exprimer un demi-sourire qu’il chassa vite de son visage. S’il commençait à rire de sa propre condition, il ne lui faudrait pas longtemps avant de plonger entièrement dans l’abîme du sarcasme. Il estimait qu’il pouvait se moquer de tout et de tout le monde, mais surtout pas de lui. Il devait rester bien au-dessus de ça. Après tout, se disait Allan, heureusement qu’il y a moi. Si je n’étais pas aussi perspicace, contrairement à ces aveugles qui prétendent tous être exceptionnels, qui serait là pour rétablir l’ordre des choses ? Ils ne se rendent pas compte qu’ils pourraient être magnifiques s’ils le voulaient vraiment.

Il marchait en lisant, ignorant la masse affluente de personnes qui partageaient le trottoir avec lui. Tous les jours, à la même heure, il effectuait ce trajet avec un profond malaise. Il préférait cependant toute cette agitation plutôt que la seule idée de rester enfermé dans un bus ou un métro en compagnie d’une dizaine d’inconnus, contrariant son intimité et son espace vital. C’est ainsi qu’était Allan ; un trentenaire épuisé par la laideur du monde, un homme qui détestait ses semblables, un misanthrope maladif au bord de l’implosion.

Une fois enfin rentré chez lui, Allan se sentit respirer de nouveau. Il aimait les craquements que produisait le plancher sous ses pas, le crépitement du bois et des flammes dans sa cheminée ancienne. Mais plus encore, il se délectait à se prélasser, dans le silence le plus absolu, dans son

fauteuil troqué en brocante. Je ne le cèderais pour rien au monde, se promettait-il en effleurant l’accoudoir du bout des doigts. Puis, une fois que la nuit était tombée et que les rues étaient désertées, il finissait par descendre jusqu’à la cave s’occuper de son projet. Cela faisait un certain temps qu’Allan tentait de le perfectionner, chaque année étant un plus plus satisfaisante. Et cette année-là, il le sentait, serait mémorable.

Chaque 31 octobre, alors que les enfants faisaient le tour du pâté de maisons le plus proche à la recherche de friandises à se mettre sous la dent, accoutrés de costumes plus ou moins réussis, Lui donnait une touche finale à ce qu’il appelait fièrement sa “création féconde”. S’il exhécrait de toutes ses forces les coutumes festives de ses semblables, il n’en avait pas moins perdu son sens de l’émerveillement.

Alors Allan se pencha sur son installation, recousut certains fils qui s’étaient détachés, rajouta quelques agraphes, inséra de nouvelles vis à coups de marteau assurés. Son travail était appliqué et serein ; il se sentait enfin à sa place, pouvant exercer pleinement son potentiel créatif. Soudainement perplexe, il alla chercher un chalumeau, procéda à quelques réglages d’ordre technique et satisfait, il fit un pas en arrière pour contempler autant qu’admirer son oeuvre. Son projet était enfin terminé, tout était en place et il ne lui manquait plus à l’essayer.

L’horloge murale affichait 23h51. Il lui fallait attendre minuit pile. Pour certains événements de cette envergure, la précipitation ne permet rien d’autre que la désacralisation du merveilleux. Ce soir méritait que l’on instaure et respecte des traditions, des règles, des interdits. Allan observait donc, l’oeil pétillant et les lèvres pincées sa “création féconde”. Qu’elle était belle. Sa structure était d’une complexité étonnante. Il ne pouvait qu’être subjugué. 23H55. L’extase n’était plus très loin.

– Dans cinq minutes, ma belle, nous ne serons que fusion. Nous serons liés à jamais. Nous nous inspirerons mutuellement. Le monde en sera tellement plus beau. Tu verras, ma belle. Tu verras.

23h57. Un courant d’air vint traverser la pièce. L’abat jour se mit à se balancer fébrilement, faisant naître d’abstraites ombres sur les murs de béton glacé. Elles se formaient et se déformaient au rythme du balancier. L’atmosphère, malgré la fraîcheur ambiante, bouillonnait de tension. 23h58. Allan ne perdait pas son projet des yeux. Il était surexcité. Cette fois-ci, ce sera la bonne. 23h59. Au dehors, on commençait à ne plus entendre les braillements des petits mômes drapés de blanc, ni ceux des gamines aux fausses canines ensanglantées. Le calme était pesant, l’air était lourd. Minuit. C’est l’heure. Enfin.

Allan se rapprocha, il se sentait libéré ; son regard était à présent d’un sec mordant et son visage exprimait un rictus déstabilisant. Chaque pas qui le rapprochait de son oeuvre était d’une intensité bouleversante. Il s’arrêta lorsque sa bouche la frôla. Il l’aimait et la chérissait aussi fort qu’il haïssait son quotidien rébarbatif.

Un cri étouffé par des points de suture vint déranger l’osmose dans laquelle se sentait Allan. Un oeil s’ouvrit. La structure tenta de se débattre, mais ce qui semblait être des membres humains n’avaient plus leur organisation d’origine. Il y en avait même davantage qu’à la normale, c’était une multitude de petits membres cousus les uns aux autres et formant une étrange créature déshumanisée. L’ensemble était désarticulé mais si l’on se concentrait sur les détails, la minutie avait été particulièrement maîtrisée ; un chef d’oeuvre ! se félicitait Allan.

Il détacha la monstrueuse silhouette recomposée, qui s’écroula au sol comme une marionnette, d’abord incapable d’user de son propre corps. Mais petit à petit, sous les encouragements, elle parvint à avancer et à ramper jusqu’à son créateur. Une large traînée de sang se répandait à chacun de ses mouvements désordonnés. Parfois, les coutures craquaient, des gémissements rauques troublaient la moiteur de la scène. Cela n’enlevait cependant en rien l’admiration totale que lui portait Allan. Alors, il s’assit à côté d’elle, caressa les quelques mèches de cheveux qui lui restaient, et la serra dans ses bras, ému. Ce qui avait autrefois été une jeune fille épanouie n’était plus qu’un amas de chaire plus mort que vivant, une abomination suintant la pourriture. Pourtant, rien ni personne n’était plus beau aux yeux d’Allan. La créature se rapprocha de son oreille et parvint, les lèvres à moitié arrachées, à murmurer péniblement :

– Pa..Pa.. Papa..?

Célia Pedrosa

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