Cassandre Brunan

                                                                                                          à Judith MODER

                                                                                                          Pensionnat Saint-Coeur-de-Marie

                                                                                                          62 rue de Picpus

 

DRANCY, le 17 septembre 1942

 

Judith,

 

 

Il y a déjà longtemps que je voulais t’écrire une lettre. Seulement, et comme tu as pu t’en douter, je craignais de te mettre en danger. J’avais aussi besoin de temps pour réfléchir. Mais maintenant, je n’en peux plus d’attendre seule, avec pour seule compagnie mes souvenirs. Ces derniers jours, j’ai ressenti ce besoin pressant de te retrouver. Malgré tout ce que j’ai pu te dire, malgré tout ce qui a pu nous éloigner. Vois-tu, je sais que tu ne m’as pas oubliée. Et je sais aussi que je te manque. Même à l’intérieur de tes quatre murs, dans ta petite cellule de confort, tu penses à moi. Au moins aussi fort que moi je pense à toi, glacée de froid et les traits tirés à cause de la solitude. Car tout ce qui compte, dans les ténèbres de cette époque, c’est bien l’amour d’une personne chère, non ? Mais avant d’assombrir ton regard en lisant ces quelques lignes désespérées, et surtout d’effacer la douceur de ton sourire, laisse moi te conter ces derniers mois. Lis bien cette lettre, Judith. Jusqu’à la dernière ligne. Ne pleure pas, ne t’arrête pas, ne te met pas en colère. Il est important que tu fasses preuve de courage, au moins une dernière fois. Parce que ce que je vais t’écrire là sera probablement la dernière preuve de mon existence.

Errant comme une âme en peine dans les rues de Paris, je n’ai eu d’autre solution que de retourner chez ma mère après ma fugue du dimanche. Je n’ai pas tardé à regretter de t’avoir quittée. Elle ne comprenait pas et ne voulait pas comprendre. Mais je ne pouvais plus faire marche arrière. Que pourrais-je dire à l’internat ? Ou même à toi ? Non… La fuite était la seule issue. Alors, au bout de quelques jours, je suis partie sans laisser de mot. Après quelques nuits à dormir sous les porches, j’ai pu atteindre les quais de la Seine. J’aimais contempler les flots paisibles du courant, en imaginant me faire emporter dans les eaux troubles. Parfois, je dois t’avouer, j’ai vraiment songé à plonger. Seulement, c’est à ces moments là que je me souvenais le mieux de toi. Je me souvenais de ta peau lisse, de tes yeux gris intenses, de tes mains caressant mon visage, de tes lèvres sur mes lèvres. Dès lors, mon estomac se serrait. Ce n’était plus la faim qui m’obsédait mais tes baisers volés.

Puis, j’ai commencé à m’éloigner des cours d’eau. Comme si de ta petite chambre obscure tu me ramenais, rue après rue, au creux de tes bras. Et pourtant, lorsque je suis parvenue jusqu’au rebord de ta fenêtre, mes yeux se sont emplis de larmes et une fois encore j’ai fuis. Je me suis éloignée de toi autant que j’ai pu, sans savoir où j’allais. Très vite, mes jambes n’ont plus voulu porter mon corps. J’étais fatiguée, épuisée, vidée de tout et pleine de rien. C’est à ce moment là, tandis que je gisais presque inerte sur un trottoir, qu’un vieil homme, par pitié ou bienveillance, décida de m’offrir le gîte. Il me garda chez lui pendant plusieurs semaines. Il me nourrit. Il prit soin de moi. Et je suis restée tout le temps où il voulu bien de moi. Pour une fois, je n’avais pas à parler. Seulement à écouter. Il me parla de son fils, envoyé au front et porté disparu depuis plusieurs mois. Il m’a lu chacune des lettres qu’il avait reçu de lui, jusqu’à la toute dernière. Je me souviens encore de l’intensité dans la voix du vieil homme. Quand il avait finis de parler, nous pleurions ensemble, en silence. 

Il est arrivé le jour où j’ai du partir, parce qu’il n’avait pas de quoi me nourrir davantage, et surtout parce qu’il comptait quitter sa maisonnette pour rejoindre un frère dans le sud. Il me proposa pourtant de venir avec lui. Je refusais. Autant je ne parvenais pas à vaincre ma peur de te retrouver, autant je me sentais juste incapable de te quitter pour toujours. Et pourtant, j’aurais dû le suivre… Peut-être que si je l’avais fait, toi et moi aurions pu nous revoir, ou peut-être pas. Mais sois sûre que j’aurais tout essayé.

Les mois qui suivirent, je n’ai fais que vagabonder de quartier en quartier, profitant un jour de l’aumône et l’autre jour du beau temps. Le printemps faisait se raviver les couleurs à chaque coin de verdure, et mon cœur rongé par le manque semblait reprendre un peu forme. Cependant, je ne voulais toujours pas rentrer. J’avais encore en tête la façon dont tu m’avais repoussée. Tu t’étais permise de renier notre histoire, notre amour… Peu importait de vivre cachées, tant que nous étions ensemble. Ne te souviens-tu pas de nos nuits entières passées à se raconter l’avenir ? Ne te souviens-tu pas de nos regards complices, emplis de lueur et d’amour naissant ? Ne te souviens-tu pas du rythme affolé de ton cœur et du mien lorsque nous nous sommes embrassées pour la première fois ? Oui, notre amour est illégal. Mais il n’en est pas moins véritable. Quoiqu’il en soit, Judith, tu n’as jamais quittée mes pensées.

J’ai passé la suite de mes derniers jours de liberté à me terrer comme une bête. Les rafles et les descentes de police étaient de plus en plus fréquentes. J’avais peur. Alors je me suis cachée. Je ne restais jamais au même endroit, privilégiant les espaces sombres et étroits de façon à ce que l’on ne puisse ni me suivre ni me remarquer. Mais tout cela n’a pas suffit à me maintenir saine et sauve. En plein mois de juin, je ne me rappelle pas la date exacte, j’ai été transférée au camp d’internement des Tourelles. Puis, quelques semaines après qui m’ont semblées durer une éternité, j’ai rejoins le camp de Drancy. C’est de là que je t’écris cette lettre. Loin de moi l’envie de t’inquiéter, je dois quand même te préciser ma vie là-bas. Je pense que même après ma mort, la tienne et celle de tous ceux que l’on a connu, ces lettres que nous écrivons tous dans l’espoir qu’elles soient un jour reçues seront les mémoires de notre Histoire. Après tout, les mots ne s’effacent pas…

Hommes et femmes, vieillards et enfants sont séparés. Nous sommes répartis dans une dizaine de baraquements si ce n’est plus. Autour de moi, les regards sont vides et sombres, les pleurs désespérés. Il y a cette insupportable odeur fétide qui semble avoir imprégné les murs de béton. Pourtant, malgré la faiblesse de nos corps entrelacés, je peux ressentir une certaine tension ces derniers jours. Je sens que notre départ est proche. Mais pour où ? Certaines voix murmurent ce mot, ce terrible fléau : Auschwitz. Je tremble rien qu’à l’écrire. Tu aurais peur de ma maigreur, je crois. Voilà des semaines, des mois, des années me semble-t-il que je n’ai pas savouré autre chose que des soupes insipides et des morceaux de pain racis.

On nous déporte, on nous affame, on nous torture à cause d’une simple étoile jaune cousue sur la poitrine. Qu’ils m’ajoutent un triangle rose ! Là, au moins, ma peau paraîtra moins terne. Je sais que si tu m’avais suivie, tu aurais subis le même sort que le mien. Alors pour ça, je te pardonne. Mais j’ai toujours ce goût amer dans la bouche, Judith. Tu me fais te haïr, autant que tu me fais t’aimer. Si seulement tu ne m’avais pas repoussée… Tu m’aimais, pourtant. Mais il faut bien que je me rende à l’évidence. Ta vie se fera sans moi, désormais. Et je ne peux pas t’infliger le remords éternel. Tu ne le mérites pas. J’espère seulement que de là où tu lis cette lettre, tu es à l’abri et tu ne crains rien. Il est juste que ce ne soit pas toi qui doive payer le prix de nos péchés. Tu es si pure, si innocente. J’aimerais te dire qu’il n’est pas trop tard pour que l’on se retrouve. Mais tu sais, je vais bientôt mourir. J’en suis convaincue. Personne ne revient jamais de cet endroit maudit. Alors promet moi, mon amour, que tu ne m’oublieras pas. Promet le moi.

 

 

 

אני אוהב אותך,  Je t’aime.

 

 

 

 

 

 

 

Dora

PEDROSA Célia

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