On l’a attendu ce film. Dès l’annonce de Bryan Singer, ouvertement bisexuel, à la réalisation, et voulant faire un film sur Freddie Mercury et la résonance des chansons du groupe Queen sur sa vie personnelle avec Remi Malek dans le rôle principal, le projet semblait bien parti pour foncer sur les bons rails. Mais le tournage ne se passe pas comme prévu, Singer n’arrivant pas à imposer sa vision aux producteurs, l’ambiance devenant de plus en plus tendue amenant au départ, forcé ou non selon les versions, de Singer quelques semaines avant la fin du tournage, les producteurs dénonçant son « manque de professionnalisme », ce qui semble étrange vu la carrière de Singer, lui qui sait aussi bien tourner des petits films (Usual Suspects) que des blockbusters influençant l’industrie encore aujourd’hui (le combo X-Men et X-Men 2). C’est donc un drôle de film qui arrive dans les salles et, fait rare pour un film avec de telles tensions, la presse est unanime, le public aussi : le film est très bon, certains le qualifiant même de chef d’œuvre, attirant plus de 2 millions de spectateurs en 2 semaines. Pourtant quelques voix s’élèvent pour pester sur le rendu moyen qu’aurait le film, certains le qualifiant même de téléfilm du dimanche… Alors qu’en est-il réellement ?

Bohemian Rhapsody n’est pas un téléfilm qui aurait sa place à 21h sur M6 ou TF1, mais ce n’est pas non plus le superbe film que tout le monde décrit. Le film est moyen, mais un bon moyen, celui qu’on prend plaisir à voir, voire revoir. Ce n’est pas un ratage complet mais on voit clairement la différence entre ce que voulait Singer et le rendu final. Des plans esthétiquement magnifiques débarquent parfois comme une carotte sucrée sortant de nulle part au milieu d’un bouillon de légumes lambda. Non pas que le reste du film soit moche, mais un exemple vaut mille explications. On va prendre la première tournée de Queen pour montrer la différence entre Singer et le reste.

Les concerts sont filmés dans la même salle. La forme peut changer mais on voit bien que c’est le même décor. Et il y a cet effet cheap qui gèle Mercury en plein action pour faire apparaître les noms de ville où les concerts ont eu lieu. Mais difficile de savoir si c’est voulu, pour marquer l’époque où se déroule l’action, ou parce qu’ils n’avaient pas le budget pour filmer de vrais concerts. Et, contrairement à A Star is Born qui a filmé tous ses concerts en réel, les concerts font parfois faux. Et débarque à un moment un plan qui marque. On commence sur une caméra aérienne filmant les bus de tournée, se rapproche de l’avant du dernier, entre dedans et filme toutes les personnes en avançant et ressort sur un concert. Et cela va se produire plusieurs fois pendant le film, on va avoir des plans magnifiques, comme la première diffusion de Bohemian Rhapsody où une vitres du studio de radio devient un écran où on entre dans le clip, qui détonnent avec le reste qui fait lambda, sans réelle recherche.

Mais ce qui, je pense, rabaisse la qualité du film est son histoire. Le groupe Queen a une histoire comme tous les autres groupes ont connu et connaîtront, à savoir des moments euphoriques, des tensions, des séparations (bien que le groupe ne se soit jamais officiellement dissout) et des réunions. L’histoire est banale, alors que celle de Freddie Mercury est peu banale, elle. Immigré travaillant à Heathrow devenu star mondiale tout en assumant son homosexualité alors qu’elle était encore réprimée, en pleine épidémie de sida avec toutes les conséquences qu’elle a eu, l’histoire de Mercury est bien plus intéressante ne serait-ce qu’en terme de récit que celle du groupe Queen. Un bon point cependant pour le film, le film ne cache pas l’homosexualité de Freddie, alternant entre sous-entendus et réalité montrée. Rare sont les films qui, même aujourd’hui, osent. En même temps, un film sur Mercury/Queen sans montrer l’homosexualité de Freddie aurait très problématique. Mais le reste n’ose pas vraiment, que ce soit par la mise en scène ou l’histoire qui ne casse pas trois pattes à un canard tout en restant agréable à suivre. Finir sur le Live Aid est une bonne idée, mais passer sous silence l’affaiblissement de Freddie Mercury qui a tout de même enregistré The Show Must Go On malade, d’une traite après avoir pris un shoot de vodka et lançant « I’ll fucking do it » selon la légende, est selon moi un problème, comme si le film niait ce passage de la vie de Mercury, qui pourtant est essentiel. Comme si plus rien n’existait plus après le Live Aid. Montrer la fin de vie de Mercury aurait accentué sa légende, plutôt que de finir sur des panneaux de textes clichés et vite oubliés, et le film aurait été bien plus impactant. Surtout que Freddie Mercury a permis de faire comprendre à beaucoup le VIH et ses conséquences, qui était vu comme une punition divine sur les drogués et les homos.

Qu’on soit bien clair, on ne s’ennuie pas devant ce film mais on aurait pu avoir tellement plus, tellement mieux qu’on en ressort en se disant que c’était bien mais qu’il aurait pu mieux faire. Donc est-ce que ça vaut le coup de le voir ? Clairement oui, on passe un bon moment devant Bohemian Rhapsody. Ce n’est juste pas le chef d’œuvre que certains ont décrit, ni un film fade. C’est un bon film moyen, qu’on aura plaisir à revoir, qui ne marquera pas grandement, mais tirant plus vers le haut que vers le bas. Surtout vu la prestation de Malek, qui malgré sa prothèse dentaire ratée, offre une performance assez marquante, et le reste du casting est très bon aussi. Donc, Bohemian Rhapsody, bon film moyen ? Oui, quand on ne connaît pas la réalité des faits.

Car le film dépeint une réalité très (trop) idéalisée, édulcorée. Bien que traitée durant tout le film, l’homosexualité de Freddie Mercury ressemble plus à une erreur de parcours personnelle. On le présente, au final, comme un hétérosexuel qui aime un peu les hommes. Comme dit précédemment, le fait qu’il soit atteint par le VIH est presque passé sous le silence (il l’a su d’ailleurs après le Live Aid, contrairement à ce qui est montré dans le film). Et ce fameux Live Aid n’a pas été la réunion du groupe (ils n’ont jamais été séparé) car Queen sortait d’une… tournée et ne s’est jamais séparé. Tous les membres du groupe avaient déjà sortis des albums solo avant que Mercury ne sorte le sien, donc les tensions montrées dans le film sont fausses, aussi irréelles que le producteur qui refuse Bohemian Rhapsody. Et sur des points de scénario aussi importants, il est dommage, voire grave, de travestir ainsi la réalité pour une histoire qui en devient banale. Le scénario écrit par Sacha Baron Cohen, homosexuel revendiqué, était plus réaliste et plus sombre et il a été viré par le studio pour donner cette jolie soupe banale. Au final, les deux personnalités surement les plus touchées et impliquées dans ce film, Baron Cohen et Singer, ont été démissionnées. Le film montre une fausse réalité, comme The Greatest Showman sorti plus tôt cette année. Certes, le cinéma doit jouer avec la réalité, et ne peut la transposer entièrement. Mais il ne doit pas, il ne doit plus, véhiculer de fausses réalités qu’on présente comme la vérité. Bohemian Rhapsody aurait pu être un grand film, il n’en reste qu’une soupe banale travestissant la réalité pour un récit banal.

 

Raphaël Caillet-Motte

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