Vous avez aimé, adoré, adulé Harry Potter. Vous avez aimé son univers magique, ses sorcières et sorciers, la magie de Poudlard, l’espoir qui se tapissait toujours au fond de chaque être et dans les pires ténèbres. Vous avez frissonné face au mal incarné qu’était Lord Voldemort, pleuré devant le destin tragique de plusieurs des héros. Vous avez aimé cet univers merveilleux de J.K. Rowling, l’une des plus grandes auteures, ayant un impact culturel mondial digne des plus grands auteurs des siècles précédents, autant à l’aise dans la littérature, le théâtre ou le cinéma.

Il n’en est rien ici. Ici, le monde des Moldus est tendu après une première guerre mondiale, le monde des Mages est tendu alors que sa population semble se diviser en deux camps irréconciliables. On passe d’un monde encore sauvable dans le premier film à un monde qui amènera la guerre civile inéluctable. Là où tout restait lumineux chez Harry Potter, ici tout est sombre, la lumière n’est jamais réellement douce sauf à Poudlard, et pas dans toutes les scènes. Ici, on assassine froidement, on prépare ses troupes, on oppresse, on torture, on tue des enfants sans la moindre considération. Avouez que ça change d’Harry Potter…

The Crimes of Grindelwald prouve, s’il le fallait, le talent immense de Rowling, qui réussit à réinventer son univers au bout du dixième film d’une des plus grandes franchises de l’histoire de l’Art. On a l’impression qu’elle prend en compte que le public originel de la saga a bien grandi, et qu’il est désormais temps d’arrêter de complaire tout le monde dans son enfance et de grandir. Il est fini le temps de la magie, il est venu le temps de présenter ce qui posera surement les bases d’une guerre. Une guerre qui amènera des morts.

On ne peut qu’être admiratif du travail de Rowling et de Yates à la réalisation, attaché à la saga depuis L’Ordre du Phénix en 2007. Le film est esthétiquement réussi, et reste expérimental en essayant de nouveaux cadres jamais osés dans la saga (des discussions intégralement en regard caméra par exemple). Et pourtant, il y avait de quoi avoir peur.

Déjà, comment réussir à faire un autre très bon film au bout du neuvième ? J.K. Rowling est la seule à avoir réussi cela, à faire une saga qui s’étend pour l’instant sur 10 films et dont aucun n’est oubliable, aucun n’est mauvais, tous sont au minimum bons. Star Wars n’a pas réussi, Star Trek n’a pas réussi. Yates arrive aussi à se réinventer, osant des cadres, des mouvements, des jeux de lumière allant du film noir au film d’action.

Et il y avait aussi le questionnement sur Johnny Depp, dont la carrière s’est transformée en dents de scie depuis le début des années 2010 et qui accumule les polémiques entre alcoolisme et les accusations de violences conjugales par Amber Heard (résolu par un accord financier que l’actrice a totalement reversé à deux associations), voir Johnny Depp dans Fantastic Beasts laissait le doute planer. Mais l’acteur montre qu’il est peut-être revenu à son meilleur niveau et livre un Grindelwald glaçant car humain. Là où Voldemort était un être sans cœur (littéralement) car conçu par un filtre d’amour et n’ayant jamais connu la moindre considération positive, Grindelwald a connu l’amour. L’amour d’un homme, Albus Dumbledore, joué par Jude Law. Et c’est là que le film n’ose pas encore vraiment. Après la polémique homophobe qui avait suivi la déclaration de Rowling affirmant que Dumbledore était gay (un fan a voulu la frapper pour ça), peut-être n’avait-elle pas envie de subir une nouvelle polémique inutile et préféré sous-entendre la relation entre Grindelwald et Dumbledore, même s’il est très fortement suggéré que ce dernier aime toujours Grindelwald, ne pouvant se résoudre à l’affronter et le tuer. Espérons que les suites seront plus audacieuses sur la forme.

Quant au reste du casting, il est très bon. Que ce soit Ezra Miller, Croyance dans le film, qui livre une performance montrant le personnage manquant à chaque instant de partir dans une colère noire, le couple Queenie et Jacob amenant la dose d’humour au début pour terminer sur le tragique des camps se formant lors d’une guerre civile. Mais quid de Norbert Dragonneau ? Eh bien, et c’est là la force du film mais aussi sa faiblesse face aux fans d’Harry Potter, il n’est pas vraiment le grand héros de cette histoire. Personne n’est le grand héros ou la grande héroïne de cette histoire. Dragonneau n’est qu’un des personnages entraîné dans cette histoire dont les enjeux le dépassent amplement. Le film ne commence ni sur lui ni ne se termine sur lui ; il n’est qu’un des héros.

Ce qui risque de décontenancer les fans aussi, c’est l’ajout de nouvelles thématiques. Notamment celle du racisme et de l’exclusion en général. Là où elle n’était que suggérée dans Harry Potter (avec l’insulte « sang de bourbe ») et était rapidement mise de côté, elle est ici au cœur du conflit, au cœur de l’intrigue, au cœur des personnages.

Grindelwald ne hait pas les Moldus (les non-mages), il ne les déteste pas, il se considère comme tout aussi humain qu’eux. Mais lui est doté de magie, cette magie qui fait peur aux humains car ils se sentent alors inférieurs à ces êtres dotés d’un don divin comme le définit Grindelwald, amenant ainsi une nouvelle problématique, celle de se questionner sur ce qu’aurait été le monde si Grindelwald avait pris le pouvoir. Ces Moldus si arrogants, si en quête de pouvoir, amèneront le monde à sa perte si les mages n’agissent pas et prennent le pouvoir car les Hommes ont peur de ce qu’ils ne contrôlent pas, de l’étranger, de l’autre. Grindelwald ne veut pas exterminer et ne tue pas par plaisir (contrairement à Voldemort), il veut ne plus avoir à se cacher dans des placards (tiens tiens) pour vivre comme il le souhaite au grand jour, en tant que Mage accompli là où les vieilles traditions l’obligent à se cacher. Et oui, même si la question de l’homosexualité n’est pas abordée frontalement, elle est quand même au cœur du film, et cela vaut pour toutes les discriminations obligeant les personnes à se cacher et taire qui ils sont réellement. On ne s’attend pas forcément à voir cela dans un blockbuster ultra calibré pour le grand public, mais ce serait bien vite oublier qui est Rowling, qui dessine un antagoniste dont les volontés ne sont pas totalement dénuées de sens, nous questionnant ainsi sur qui est réellement le méchant de cette histoire, l’être maléfique que des héros pleins de bonté et purs devront détruire pour sauver le monde. Et c’est une autre preuve du talent de Rowling : un bon artiste va vous faire comprendre pourquoi son personnage est antagoniste, alors que nous nous comprendrons seulement qu’il l’est (antagoniste), et Grindelwald en est l’une des meilleures preuves.

Des défauts, il y en a. L’explication des origines de Nagini, qui nous fait encore plus nous demander ce qui a bien pu la pousser à rejoindre Voldemort plus tard, ainsi qu’un personnage assez peu exploité au final dans le film. L’esthétique peut décontenancer au départ, voire déranger, surtout quand on est habitué à un académisme et un manque d’audace visuelle par la plupart des films actuels en général. Et il existe quelques pirouettes scénaristiques bien utiles pour faire avancer le récit, même Rowling n’y échappe pas.

The Crimes of Grindelwald est donc le dixième opus d’une franchise vieille de bientôt 20 ans au cinéma, mais arrive pourtant à redéfinir, ajouter et changer la vision qu’on avait d’un univers que l’on pensait pourtant parfaitement connaître, ce qui est plutôt rare dans le paysage actuel où l’on n’essaye que de faire rappeler le passé au spectateur sans réellement oser changer ne serait-ce que la façon de faire des films dans une vieille franchise. Il n’y a qu’à voir les derniers Star Wars pour s’en convaincre. Le film n’est pour autant pas dénué de clins d’œil plus ou moins subtils (l’introduction du château de Poudlard par exemple) à la première saga de Rowling.

Je ne peux que vous conseiller The Crimes of Grindelwald, sauf si vous pensiez voir un Harry Potter. Harry Potter n’est plus, place aux Fantastic Beasts. Fini le temps de l’espoir, il est venu le temps de la guerre.

Raphaël Caillet-Motte

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