Lumières sombres, les murs jaunes, la scène couleur ébène ; je me préparais à faire mon entrée sous les feux des projecteurs de ce modeste café bordant le port de ma ville.

Derrière les rideaux, se trouvait une salle pleine de rêveurs, de séducteurs et d’intéressés, ils étaient disposés de manière linéaire autour de fines tables rondes sur lesquelles l’on posait nos verres à moitié pleins et commençait habituellement à scruter passionnément le visage de notre partenaire d’un soir en lançant des discussions à moitié vide de sens. C’était donc devant ce public inattentif que je devais produire une prestation juste et correcte pour conquérir les cœurs et les ouvrir à de nouvelles conquêtes s’envisageant assurément à l’issue de cette soirée.

Dans le fond de la salle, pendant que je me préparais, s’est assise une famille typique, venue profiter de l’ambiance d’un samedi soir estival. Ils commandèrent à boire, le serveur qui s’occupait d’eux manquait d’assurance. Il semblait faire son premier service et répétait sans cesse des commandes toutes aussi banales les unes que les autres pour ne pas les laisser s’échapper dans un esprit beaucoup trop fugitif. Alors qu’ils recevaient leur verre, je pris le microphone en main et me présentais avec humilité et une certaine timidité à un public ne daignant m’écouter. Le seul regard porté vers moi fut celui de la fille aînée de cette famille venant de recevoir son rafraîchissement. Je commençais donc une mélodie simple mais aussi célèbre pour avoir l’attention des clients. S’en suivirent des applaudissements de courtoisie. Plus les minutes se succédèrent, plus mon anxiété s’évaporait pour laisser place à de la profonde déception. J’enchaînais les chansons, mais il n’y avait toujours qu’une seule et même personne qui m’apportait de l’attention. J’observais ses gestes, sa manière de rigoler qui avait le pouvoir de nous aveugler par la parfaite blancheur de ses dents, sa manière de prendre son verre comme si ce dernier était plus lourd qu’il ne l’était. A cet instant, l’atmosphère m’était insupportablement oppressant et pensant. Aussi, sa manière de me fixer en me dévorant des yeux, ne laissait au monde qu’une âme fragile et susceptible de se perdre à tout moment. C’est donc en l’observant que je reconnus en elle la partie lumineuse de ma conscience se projetant dans un confort ultime.

Dès ma prise de conscience celle-ci se leva, le monde autour semblait s’être arrêté. À droite un homme qui ne prenait garde aux liquide s’échappant de son verre, demeurait immobile. Le son de ma guitare ne parvenait plus à mes oreilles, mon rythme cardiaque ralentissait dangereusement. Par la fenêtre, les étoiles brillaient. Un vieil homme sénile était accoudé sur le rebord. Les étoiles, cependant, disparaissaient petit à petit, une à une, et soudain…

Lumière du soleil aveuglante. Les vitres entre-ouvertes laissèrent s’échapper un faible courant d’air. Les sièges formèrent un amas de couleur indescriptible. Je me réveillai en un mouvement brusque à cause du bruit provoqué par le bus scolaire que je prenais chaque matin pour aller en cours.

 

DIJOUX Gabriel

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