A l’heure actuelle, la presse écrite subit encore, et de plus en plus, les conséquences de la révolution numérique. Comment les journaux papier peuvent-ils encore faire le poids face à la concurrence d’internet où tout va plus vite, où tout est plus simple et surtout, où l’accès aux informations est, la plupart du temps, gratuit ?

Face à un monde nouveau régi par la vitesse, l’instantané, les journalistes de la presse écrite sont en déroute. Depuis les années 80 jusqu’à nos jours, la presse écrite affronte tant bien que mal les effets du digital sans avoir réussi à s’adapter à cette nouvelle réalité. Les conséquences immédiates de l’arrivée d’Internet dans les médias se mesurent avant tout à l’échelle des quotidiens régionaux. En effet, quand Internet permet à tous d’accéder à une information dès que celle ci est produite, il faut, pour le journal quotidien papier, attendre le lendemain que celui ci soit vendu dans les kiosques. Elizabeth Guedoko, journaliste à l’Indépendant, nous révèle des chiffres alarmants qui mettent clairement en question l’avenir de la presse écrite, du moins concernant les impressions quotidiennes. Les effets de la révolution numérique entraîne chaque année une baisse de 6 à 7% des ventes dans les kiosques ainsi que des abonnés du journal papier de l’Indépendant, cette baisse n’étant même pas compensée par les abonnements en ligne.

Les journalistes étaient surnommés les “bouche-trous”

Mais cette baisse était déjà effective il y a quarante ans de cela. A cette époque, les rédacteurs en chef ont dû trouver des solutions pour compenser la perte d’argent des ventes en kiosque par un autre moyen de financement : la publicité. Ainsi, les journaux se sont mis à vendre des espaces publicitaires ce qui a impacté le travail des journalistes, qui n’étaient plus là pour fournir de l’information détaillée, mais plutôt pour remplir les espaces vides laissés par la publicité. Un ancien journaliste d’un quotidien régional nous confie que les journalistes étaient alors surnommés les « bouche-trous ».

Ce journaliste C.D, qui souhaite rester anonyme, nous raconte alors un événement qui est pour lui révélateur du problème déontologique que soulève la prédominance de la publicité dans les quotidiens. Lors d’un incendie à l’Intermarché de Purpan, le journaliste avait été envoyé sur le lieu de la catastrophe en hélicoptère. Croyant être sollicité pour un fait divers, il s’est avéré, après une interview avec le directeur de l’enseigne, qu’il s’agissait d’une instrumentalisation par le service communication pour faire de la publicité pour Intermarché en attendant qu’il soit reconstruit. La dernière page du quotidien fut alors consacrée au décompte des jours qui précédaient la réouverture de la grande surface.

L’aspect littéraire a presque disparu pour ne privilégier que l’information brute

Cependant, aujourd’hui, la publicité ne se révèle plus être suffisante pour financer les journaux papier comme nous le fait remarquer Elizabeth Guedoko. En effet, s’étant elle aussi adaptée à la révolution numérique, la publicité cherche les supports qui lui permettront le plus de visibilité, par conséquent, celle ci se tourne de plus en plus vers les supports numériques. Depuis trois années consécutives, le smartphone arrive en tête du classement des supports utilisés pour lire l’information et constitue donc un support idéal pour la publicité.

De plus, cette dernière n’étant plus suffisante, Elizabeth Guedoko nous explique que les journaux locaux sont rachetés par de plus grands groupes afin de mutualiser leurs moyens et leurs services pour faire des économies. L’Indépendant a été racheté par La Dépêche il y a trois ans.

Mais ce ne sont pas que les moyens de financement des journaux papier qui ont changés. Nous avons à faire à de véritables mutations dans les manières de faire du journalisme. Certains journalistes ayant vécu de plein fouet l’avènement du numérique et le bouleversement des techniques traditionnelles, se remémorent avec nostalgie le temps où le journalisme était avant tout un travail d’écriture, d’analyse. Le journaliste est un « accoucheur du réel » selon les mots de Bernard Voyenne. Son rôle est de donner une certaine vision de la réalité à ces lecteurs grâce à son analyse.

Le journaliste C.D se rappelle encore d’articles qui étaient alors de véritables œuvres littéraires et qui marquèrent l’esprit des lecteurs pour toujours. Un article sur un match de tennis comparant les joueurs à des titans s’affrontant dans la nuit restera gravé dans sa mémoire. Aujourd’hui, l’aspect littéraire a presque disparu pour ne privilégier que l’information brute. Il faut aller à l’essentiel, d’abord parce que la nouvelle génération a un temps d’attention plus court mais aussi parce que la concurrence l’implique : il faut être le premier à publier une information.

L’avenir de la presse écrite est un problème complexe et multidimensionnel

L’avenir de la presse écrite est un problème complexe et multidimensionnel. C’est avant tout un problème générationnel. Deux générations cohabitent : celle d’avant la révolution numérique et celle étant née et ayant grandi avec cette révolution. Ainsi, la révolution numérique ne fait pas le bonheur de tous. Elizabeth Guedoko, chargée du réseau des correspondants locaux de presse, nous fait part des plaintes qu’elle reçoit de la part des correspondants à la retraite qui ne veulent pas de leur nouvel abonnement numérique. Cet enjeu générationnel explique une adaptation retardée de la presse écrite à l’ère du numérique et qui peine toujours à se mettre en place ! La presse écrite est dans le creux de la vague déferlante du numérique. Une vague qui n’attend pas et qui va de plus en plus vite.

L’émergence de nouveaux formats comme solution

Face à l’urgence, que font les journalistes de la presse écrite ? L’heure est à l’adaptation et à la recherche de nouvelles solutions !

Le plus communément, la version numérique d’un journal n’est autre que le PDF de la version papier. Mais ne faut-il pas proposer des formats différents selon les supports afin de préserver l’intérêt de la presse écrite ? C’est ce que les journalistes s’attachent à faire en imaginant des formats différenciés pour le digital et pour le papier.

L’adoption du « webfirst » dans les rédactions de l’Indépendant en est une première réponse. Le « webfirst » désigne une écriture journalistique différente, propre à Internet, basée sur des articles plus courts, plus condensés. Tout l’art du « webfirst » réside dans le titre qui se veut plus direct et plus efficace. Il doit annoncer la localité et doit permettre de comprendre directement de quoi il s’agit. Cela tranche bien avec les jeux de mots, les légendes et les chapitres que l’on trouve dans la presse écrite traditionnelle. Le journal papier devient le support des articles de profondeur et des articles proposant un certain regard sur les faits d’actualité.

Aujourd’hui, les rédactions des journaux sont en train d’élaborer un abonnement inédit où les lecteurs pourront choisir de ne s’abonner qu’aux rubriques qui les intéressent particulièrement, telles que le sport, la politique ou encore la culture.

Comment imaginer les médias dans vingt ans ?

Comment imaginer les médias dans vingt ans ? Le journalisme se fera, selon l’analyse d’Elizabeth Guedoko, de moins en moins sur le terrain à cause d’un équipement technique de plus en plus lourd. Dans une dizaine d’années, les agences locales verront progressivement leur effectif réduire au profit de la centralisation, avec seulement la préservation de cinq à six postes par localité. D’ici une vingtaine d’années, les rédacteurs auront une exigence différente envers leurs journalistes qui devront prendre l’habitude de faire constamment des photos et des vidéos. On peut imaginer que chaque début d’article sera alors introduit par une vidéo brève, « un flash », permettant d’accrocher l’attention du lecteur.

Cependant, ces évolutions hésitantes n’enlèvent pas la brume qui recouvre l’horizon de la presse écrite. Pour Elizabeth Guedoko, la disparition du journal quotidien est inévitable. L’échéance se compterait alors en une dizaine d’années, voire moins. Quant aux journaux hebdomadaires ou mensuels, ceux ci ont peut être une chance de résister à l’impact du digital grâce à leur identité forte qui permettrait de toucher un lectorat bien ciblé. Il n’en demeure pas moins que l’incertitude plane encore sur l’avenir de la presse écrite où les interrogations reste encore nombreuses. Une affaire qu’il faudra continuer à suivre de près.

Un article de Juliette H.

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