crédits photo : Théâtre Antoine (https://www.theatre-antoine.com/plaidoiries)

Les couleurs s’accordent et les sons se ressemblent. Au-dessus des fauteuils rouges flotte cette tension silencieuse d’un palais de justice. Les rideaux s’ouvrent : la cour est seule et les jurés sont presque mille.

Dans cette salle qui le temps d’un soir n’est plus un théâtre, deux performances se rencontrent. La première est celle d’un conteur de talent, un orateur envoûtant dont l’éloquence captive l’auditoire. Seul, d’un pupitre à un autre, il devient cinq grandes voix qui s’élèvent contre l’injustice d’une condamnation à mort, contre le tragique d’une traque funeste, contre les blessures infligées à l’humanité, pour la reconnaissance de la maladie d’une femme qui n’a pas agi comme un monstre, et pour le respect de toutes celles qui doivent pouvoir disposer de leur corps.

La seconde est celle d’un créateur à l’imagination juste et sombre, percutante, si précise que les quelques notes d’audience qui retracent ces procès deviennent de véritables discours, des plaidoiries que l’on imagine si bien avoir été récitées, déclamées, criées, parfois chuchotées, partagées au mot près avec une assemblée qui a dû retenir son souffle comme l’a fait celle de ce soir.

Alors le public se prend au jeu, comme si chacun de ces cinq procès se rejouait dans ce lieu improbable de justice. Attentif à chaque argument, le spectateur redécouvre ces histoires et construit sa propre opinion face aux détails que les arènes médiatiques n’ont su retranscrire. En un petit peu plus d’une heure, les jurés le temps d’un spectacle sont émus, révoltés, bouleversés par la puissance des récits. Les questions viennent percuter ces esprits qui ne s’attendaient pas à être chahutés. Quelle sentence mérite une mère qui ne l’a pas vraiment été en mettant fin aux jours de corps innocents ? Un individu pris à part de son groupe est-il coupable d’atrocités collectives, dirigées depuis son bureau, dans une chaîne d’horreurs silencieuses ? Des policiers qui font le choix de la traque de potentiels délinquants plutôt que de prévenir d’un danger des adolescents apeurés, respectent-ils la déontologie de leur fonction ? Les verdicts ne changeront plus.

Le comédien est devenu magistrat, la scène s’est changée en prétoire, la comédie des soirées habituelles s’est vêtue de drames. Ce soir, nous ne sommes pas allés au théâtre.

Edmond Savinien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *