Assis sur le rebord de la fenêtre, les jambes ballantes, une bouteille de gin à la main, je médite. Au loin, il n’y a pas une tâche de verdure, seulement des immeubles, des immeubles et encore des immeubles. Leur forme au teint grisâtre se confond dans le sel de mes larmes. Je ferme les yeux. Je sens le sol m’attirer, de toute sa force. Il m’appelle, me réclame, me supplie. Mais je ne peux pas répondre à son appel. Pas encore. J’inspire profondément. Ma tête tourne, j’ai le vertige, mais pas celui du vide sous mes pieds. J’ai le vertige de ce néant dans mon cœur, de cette absence d’émotions. C’en est finit de ma volonté. Je n’éprouve plus ni désir, ni envie. Pas même du désespoir ou de la souffrance. Je suis juste dépouillé de tout, de mes espoirs, de mon âme, de ma vie. J’avale une gorgée d’alcool, ma gorge brûle, mon corps se réchauffe. Je ne peux empêcher une quinte de toux. Elle me tire brusquement de ma rêverie. Je rouvre doucement les paupières, la lumière du soleil m’éblouit. Peu à peu, mes yeux se réhabituent à la clarté de l’horizon. Je porte mon attention vers la route, une vingtaine d’étages plus bas. Le léger vrombissement des voitures me berce. J’ai sommeil. Je ferme de nouveau les yeux, cette-fois ci je me sens en parfait équilibre. L’alcool a envahit mes veines, je suis quelque peu étourdi, mais je reste immobile. Le vent lui-même ne peut me faire vaciller. Il semble me contourner, épouser les formes de mon corps, danser autour de moi, sourire au contact de ma peau. Il embrasse mes joues baignées de larmes, cela me fait frissonner. Une autre gorgée. La chaleur m’apaise. J’ai sommeil. Ma tête se penche légèrement sur le côté, mes jambes cessent de prendre appui. Je me sens tomber en avant. L’air s’engouffre dans mes vêtements, fouette mes plaies encore ouvertes. Je n’entends plus la douce berceuse des embouteillages habituels. Je tombe toujours, pendant ce qui me semble durer d’interminables minutes. Un léger rictus, peut-être bien l’esquisse d’un sourire, vient se dessiner sur mon visage crispé. Je tombe encore. Je tombe. Je tombe. Je tombe. Jusqu’à ce choc, ce craquement sinistre qui me dit que tout est finit. Je pars sans remords, sans regrets.. la vie m’a déjà tout pris de toute façon. Mais au moins, j’ai pu laisser à ce monde terne une petite trace de mon passage. Une tâche sanglante s’écoulant sur le bord d’un trottoir, quelques bouts de chair bien incrustés dans le bitume, le tableau d’un corps inanimé et désarticulé, souriant, une bouteille de gin brisée à la main.

PEDROSA Célia

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